LES CHASSEURS DE CHEVELURES

Il était presque nuit quand nous arrivâmes au camp, au camp des chasseurs de scalps. Notre arrivée fut à peine remarquée. Les hommes près desquels nous passions se bornaient à jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se leva de son siège ou ne se dérangea de son occupation. On nous laissa desseller nos chevaux et les placer où nous le jugeâmes à propos.

J'étais fatigué de la course, après avoir passé si longtemps sans faire usage du cheval. J'étendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos appuyé contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais l'étrangeté de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination éveillée; je regardais et j'écoutais avec une vive curiosité. Il me faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scène, et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idée. Jamais ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme. Cela me rappelait les gravures où sont représentés les bivouacs de brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je décris d'après des souvenirs qui se rapportent à une époque déjà bien éloignée de ma vie aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants du tableau. Les petits détails m'ont échappé; alors cependant les moindres choses me frappaient par leur nouveauté, et leur étrangeté fixait pendant quelque temps mon attention. Peu à peu ces choses me devinrent familières, et dès lors, elles s'effacèrent de ma mémoire comme le font les actes ordinaires de la vie.

Le camp était établi sur la rive du Del-Norte, dans une clairière environnée de cotonniers dont les troncs lisses s'élançaient au-dessus d'un épais fourré de palmiers nains et de baïonnettes espagnoles. Quelques tentes en lambeaux étaient dressées çà et là; on y voyait aussi des huttes en peaux de bêtes, à la manière indienne. Mais le plus grand nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo supportée par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourré, des sortes de cabanes formées de branchages et couvertes avec des feuilles palmées d'yucca, ou des joncs arrachés au bord de la rivière. Des sentiers frayés à travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A travers une de ces percées, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans laquelle étaient groupés les mules et les mustangs, attachés à des piquets par de longues cordes traînantes. On voyait de tous côtés des ballots, des selles, des brides, celles-là posées sur des troncs d'arbres, celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouillés se balançaient devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes sortes, tels que casseroles, chaudières, haches, etc., jonchaient le sol. Autour de grands feux, où brillaient des arbres entiers, des groupes d'hommes étaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la température n'était pas froide: ils faisaient griller des tranches de venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou réparaient leurs vêtements.

Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremêlés de français, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se croisaient, chacune caractérisant la nationalité de ceux qui les proféraient: «Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout? (Holà, Dick! accroche-moi ça, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)» —«Sacrr…!—Carramba!»—«Pardieu, monsieur!»—«By the eternal airthquake!» (par le tremblement de terre éternel).—«Vaya, hombre, vaya!» «—Carajo!»—«By Gosh!_»—«Santissima, Maria!»—«Sacrr…!» On aurait pu croire que les différentes nations avaient envoyé là des représentants pour établir un concours de jurements.

Trois groupes distincts étaient formés. Dans chacun d'eux un langage particulier dominait, et il y avait une espèce d'homogénéité de costume chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de moi parlait espagnol: c'étaient des Mexicains. Voici, autant que je me le rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:

Des calzoneros de velours vert, taillés à la manière des culottes de marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas, doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant apercevoir les calzoncillos de mousseline blanche, pendant à larges plis jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des petits grelots (campanillas) pendent de chacune des dents de ces molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté supérieure de quelque poblana à l'oeil noir. Le sombrero à larges bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands, également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière. Quelques-uns portent des calzoneros de peau, avec un spencer ou pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont, au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe et gracieuse manga. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple guarache, la sandale des Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les Indiens. Ce sont des ciboleros, des vaqueros, des rancheros et des monteros, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au monte sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du tabac. On entend les malédictions et les «carajo» de ceux qui perdent; les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «santissima Virgen.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes et désagréables.

A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix, l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous servira pour les dépeindre tous.

Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint, quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve. Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles, en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour armes un long couteau, un bowie (lame recourbée), un lourd pistolet, soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.

[Note: Sorte de blaireau.]