Il s'était écoulé environ quatre jours quand nous atteignîmes les bords de l'Arkansas, environ six milles au-dessous des Plum Buttes(1). Nos wagons furent formés en cercle et nous établîmes notre camp. Jusque-là nous n'avions vu qu'un très-petit nombre de buffalos; quelques mâles égarés, tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas approcher. C'était bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions rencontré encore aucun de ces grands troupeaux emportés par le rut.
[Note 1: Mot à mot: Collines à fruit.]
—Là-bas! cria Saint-Vrain, voilà de la viande fraîche pour notre souper.
Nous tournâmes les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami. Sur l'escarpement d'un plateau peu élevé, cinq silhouettes noires se découpaient à l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître des buffalos. Au moment où Saint-Vrain parlait, nous étions en train de desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les étriers, sauter en selle et s'élancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitié d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir la chair fraîche. Nous n'avions fait qu'une faible journée de marche; nos chevaux étaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques minutes, les trois milles qui nous séparaient des bêtes fauves furent réduits à un. Là nous fûmes éventés. Plusieurs d'entre nous, et j'étais du nombre, n'ayant pas l'expérience de la prairie, dédaignant les avis, ayant galopé droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tête velue, renifla, frappa le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux sur les traces des buffalos. Nous prîmes ce dernier parti, et nous pressâmes notre galop. Tout à la fois, nous nous dirigions vers une ligne qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'était comme une immense marche d'escalier qui séparait deux plateaux, et qui s'étendait à droite et à gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre, sans la moindre apparence de brèche. Cet obstacle nous força de retenir les rênes et nous fit hésiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en allèrent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montés, parmi lesquels Saint-Vrain, mon voyageur Godé et moi, ne voulant pas renoncer si aisément à la chasse, nous piquâmes des deux et parvînmes à franchir l'escarpement. De ce point nous eûmes encore à courir cinq milles au grand galop, nos chevaux blanchissant d'écume, pour atteindre le dernier de la bande, une jeune femelle, qui tomba percée d'autant de balles que nous étions de chasseurs à sa poursuite. Comme les autres avaient gagné pas mal d'avance, et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arrêtâmes, et, descendant de cheval, nous procédâmes au dépouillement de la bête. L'opération fut bientôt terminée sous l'habile couteau des chasseurs. Nous avions alors le loisir de regarder en arrière et de calculer la distance que nous avions parcourue depuis le camp.
—Huit milles, à un pouce près, s'écria l'un.
—Nous sommes près de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de Santa-Fé.
—Eh bien?
—Si nous retournons au camp, nous aurons à revenir sur nos pas demain matin. Cela fera seize milles en pure perte.
—C'est juste.
—Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?