L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.
La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le dénoûment en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.
—Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un chasseur.
—Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.
—Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un troisième.
Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.
—Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé. —Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un semblable spectacle.
—Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc ose ainsi se mettre devant moi?
—Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que je serai là pour l'empêcher.
—De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, et….