—De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre l'herbe.

—Ils mangeront les springaan, repartit le Bosjesman, ça les engraissera.

Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail dans la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car le roi des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, quand il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un troisième cheval, et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener les bestiaux au kraal. En arrivant dans la plaine, ils constatèrent que les criquets émigrants s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés sur plusieurs pouces de hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, étaient invisibles. On ne distinguait partout que des sauterelles immobiles et inertes. Ce qui parut étrange à Von Bloom et à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle les chevaux et les bœufs, loin d'être alarmés de leur singulière situation, dévoraient les bandes d'insectes dont ils étaient environnés.

On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas. L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements d'un lion.

Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution. Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par expérience que leur passage attire un grand nombre de serpents dangereux.

CHAPITRE IV.

CAUSERIE SUR LES CRIQUETS

Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le vent tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient le lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être même en ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante milles à la ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient d'inanition avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre pâturage.

De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.

Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer le vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des sauterelles. Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres, prenaient part à un grand festin.