La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés.
Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur le kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent; elles descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs placés au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros flocons. Au bout de quelques instants, le sol disparut; les tiges de maïs, les plantes, les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt chargés d'épaisses pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée passait à l'est de la maison, le disque du soleil fut caché par eux comme par une éclipse!
Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes. Le bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts.
Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et sa famille restèrent presque constamment enfermés, les portes et les fenêtres fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent les joues de manière à causer une sensation douloureuse. En outre, il leur était désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes qui jonchait le sol.
Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la porte et des fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances végétales qu'ils trouvèrent.
Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour de la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'œil s'arrêtait sur une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas une feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été plus nu ni plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait plus de jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le kraal était au milieu d'un désert!
Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva en ce moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait à peine en croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait bien prévu que les locustes mangeraient ses légumes et ses céréales, mais son imagination n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation qu'il avait sous les yeux. Tout le paysage s'était métamorphosé. Les arbres dont la brise venait d'agiter le feuillage avaient un aspect plus triste qu'en hiver. Le sol même semblait avoir changé de forme. Certes, si le fermier, absent pendant le passage des sauterelles, était revenu sans savoir ce qui s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement de son habitation.
Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et demeura longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se groupèrent autour de lui, le cœur gros et les larmes aux yeux. Ils ne pouvaient apprécier toute l'étendue de leur malheur, et leur père lui-même ne la comprit pas tout d'abord. Il ne songea qu'à la destruction de ses belles récoltes; et si on tient compte de sa situation isolée, cette perte irréparable suffisait pour l'accabler.
—Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle pour moi!
—Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous sommes sains et saufs auprès de vous.