Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père coururent d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût demandé lequel des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible en ce moment. Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs de sa longue queue. Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, dont la blancheur contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se laissa troubler par l'épouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis que Swartboy décochait une flèche qui s'enfonça dans la cuisse de l'animal. La balle d'Hendrik dut porter également, car le lion, qui avait montré jusqu'alors une ferme résolution, parut saisi d'une terreur panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son épine dorsale, baissa la tête, et s'achemina vers la porte du kraal.
CHAPITRE X.
LE LION PRIS AU PIÈGE
Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais il faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri aux alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, les cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison était inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute la nuit. Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la maison le protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni tirer de loin, ni s'approcher sans danger.
Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté de la maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes les fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment où le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, les volets de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent passage à une bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'était des chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des bœufs avait été poursuivi et tué dans la maison. Les lions et les hyènes l'avaient dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, lorsque leur terrible roi les dérangea avec si peu de cérémonie. Le voyant irrité, ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect des cavaliers précipita leur fuite, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on les eût perdus de vue.
Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs dispositions furent bientôt modifiées par un autre incident.
Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à reprendre le bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse à demi rongée, et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter de ce qui se passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, la détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours effarouchés les avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur repas au moment où, dans son trouble, il franchissait la porte du kraal.
Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête dans l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements plaintifs, un craquement d'os brisés, la basse retentissante du principal combattant. Enfin le plus profond silence s'établit.
La lutte était terminée.
Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse les bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits eurent cessé.