CHAPITRE XVII.
LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES
On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans charrette.
—Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent des bêtes féroces?
—Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?
Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le cœur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.
Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur passage.
Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:
—Un chucuroo, un chucuroo!
—C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.