Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes dont il avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient au contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur toujours nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même, il ne tenait pas à être riche et se serait contenté de la vie simple qu'il menait, mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne pouvait s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans éducation au milieu des déserts; il voulait les mettre à même de retourner dans les villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés. Mais comment réaliser ses vœux? Bien que son crime de haute trahison eût été effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de retourner dans la colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une existence de privations, car il lui était impossible de tirer partie de ce qu'il aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des obstacles.

Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts afin de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait semé une grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte s'annonçait favorablement. Son jardin lui promettait une grande abondance de fruits, de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il avait adopté était une oasis en miniature. Il en admirait l'aspect florissant, et commençait à concevoir l'espérance de jours plus prospères.

Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une suite de malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et changer de nouveau sa manière de vivre.

Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque les pertes nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux résultats. Vous en jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je vous aurai raconté les aventures du trek-boor et de sa famille.

CHAPITRE II.

LE KRAAL

L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur comme tous les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses lèvres le long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses de sa vie passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait avec complaisance les grains de maïs qui étaient en lait dans leurs cornets jaunissants; il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles qu'agitait la brise. Mais ce qui réjouissait surtout le fermier, c'était la vue de ses beaux enfants.

Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au jardin; Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux bouclés, pansait les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses soins à un jeune faon d'antilope à bourse ou antilope-springbok apprivoisé, dont les yeux rivalisaient avec les siens en innocence et en douceur. C'était avec raison que Von Bloom se félicitait en portant ses regards des uns aux autres. Hans et Hendrik étaient en réalité les seuls coadjuteurs de leur père, qui n'avait qu'un seul domestique mâle, nommé Swartboy.

Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son jeune maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez que Swartboy paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez le juger à la taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre pieds de haut. Néanmoins il est d'une large carrure et solidement bâti. Il a le teint jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes saillantes, les lèvres épaisses, les narines larges et le menton imberbe. Il est presque chauve, car on ne peut donner la qualification de cheveux aux mèches laineuses éparses sur son crâne. Ses yeux obliques ont une expression chinoise; il a la tête d'une largeur démesurée et les oreilles à l'avenant; enfin, tous les caractères qui distinguent les Hottentots du sud de l'Afrique.

Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas un Hottentot: c'est un Bosjesman.