CHAPITRE XXV.
DIGRESSION SUR LES HYÈNES
Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont la tête plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.
Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et, après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale. La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent ces grands os que l'hyène se rencontre.
Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille pour être considéré comme un loup.
De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et d'habitudes.
Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de fables absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine. Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait imprudemment et devenait sa victime.
Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène tachetée.
Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un nègre en état de folie.
L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est la véritable patrie de l'hyène.