LA BATAILLE DES OUTARDES
Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le but de sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer sans retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible incertitude tant qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques animaux. Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, et s'il n'y réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés? Que devenaient ses espérances de fortune? Un échec pouvait le rejeter dans une condition pire que celle qu'il avait supportée, car il aurait perdu non-seulement son temps, mais encore son énergie. Le succès excite les facultés, ranime le courage, inspire à l'homme une juste confiance en soi-même; la défaite le rend timide et le pousse au désespoir. Sous le rapport psychologique, il est dangereux d'échouer dans une entreprise quelconque, et c'est pourquoi, avant d'exécuter aucun projet, il importe d'être bien certain qu'il est praticable.
Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était son unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à lui présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc naturel qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance.
Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans était chargé de veiller sur eux et de garder le camp.
Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, parce que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand nombre; et ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers les contrées basses que les plaines découvertes.
Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis qu'on désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça et là des bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels commençaient les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes d'un riche tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo, désert aride, qui s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites de l'horizon. La lisière septentrionale était formée, comme nous l'avons dit, par une chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles il n'y avait que des solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des bois qui, sans mériter le nom de forêts, étaient cependant assez vastes pour servir de retraite aux éléphants.
Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces, dont les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques mokalas aux cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les feuillages massifs, dominant tout le paysage, qui lui donnaient un caractère particulier.
Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la quantité d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares stagnantes. Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur, et il était évident qu'après les grandes pluies il devait contenir assez d'eau pour former une rivière importante.
Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik aurait volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa.
—Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons et que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre. Il vaut mieux attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer une antilope qui fera notre souper. Provisoirement ne songeons qu'au but de notre expédition, et tâchons de nous procurer une paire de défenses.