Presque toutes les églises nous ont paru fort belles, surtout la Cathédrale, le Stor et Saint-Sernin: comme prince de l'Église, l'archevêque a une sentinelle à sa porte; il y a, à Toulouse, deux régiments d'artillerie et un d'infanterie. Si les habitants ont dans leurs manières plus de cette pétulance qu'excite le feu du midi, ils n'ont pas moins d'obligeance, et ils ont plus de piété que les Bordelais.
Le pont qui réunit les deux rives de la Garonne, se compose de sept arches; il y a deux statues: l'une représente le Languedoc, et l'autre la ville de Toulouse.
Les promenades, surtout l'Esplanade sont fort agréables; le cours de
Dillon est situé sur la rive gauche de la Garonne.
Celle qu'on appelle les Allées, est la plus jolie; elle commence au pont de Montendon, jusqu'à l'embouchure de la Garonne, en suivant les bords du canal de l'immortel Riquet; des arbres l'ombragent de leurs rameaux et en entretiennent la fraîcheur; cette promenade se joint aux avenues qui embellissent les rives du canal de Brienne, d'où l'on jouit de l'agréable vue des Pyrénées. Enfin, quoique le prix soit moins élevé dans le coupé de la diligence, nous préférons voyager sur le canal du midi; nous devions nous rendre à Béziers, distant de quarante-cinq lieues de Toulouse, nous fûmes obligés de nous munir de provisions: il n'y a pas de restaurateur sur le bateau de poste.
CHAPITRE III.
Du Canal du Languedoc à Cette.
Nous voilà transportés sur le joli Pénif, qui peut contenir deux cents voyageurs. La cloche sonne, c'est le signal du départ; quatre chevaux remorquent avec une longue corde notre légère embarcation; elle est lancée au train de poste: quelquefois conducteur suit les chevaux en courant, pour les exciter à la vélocité et les anime de ses crépitations; souvent, les voyant presque au galop, il monte sur l'un d'eux avec beaucoup de légèreté, sans les arrêter, et fait claquer son fouet. Un pont se présente. Le canal qui, pour l'ordinaire, a sept pieds d'eau, est si bien combiné, que près de l'entrée du pont, est un passage pratiqué à dessein; le conducteur descend de cheval, puis il détache la corde, les chevaux en traînent encore un long bout; l'autre portion est saisie par le postillon, qui pénètre dans le petit passage, près de l'arche; il ramène ensuite ses cordes aux chevaux, en les provoquant de nouveau à la course; pendant ce temps, une agréable musique provenant d'un buffet d'orgue, augmente encore la magie de ces lieux, Tantôt le canal parcourt des descentes, rapides, tantôt il s'élance sur des coteaux. Soixante-deux écluses, soixante-douze ponts, cinquante-cinq aqueducs qui servent de passage à autant de rivières, de Toulouse à Béziers, aplanissent les difficultés; mais que de merveilles au passage de ces écluses! La corde de hallage se détache un des nautoniers prend un bout de corde amarré à l'embarcation; il se précipite sur le rivage, nous sommes à quinze pieds au-dessous du niveau de l'eau, de l'autre côté de l'écluse; nous entrons dans l'écluse, la porte se ferme derrière nous; celle de devant ne s'ouvre pas encore, où nous serions engloutis dans les eaux; mais des crics jouent et pratiquent dans le bas de la porte de l'écluse des ouvertures pour faire entrer l'eau graduellement; le soleil, dans le milieu du jour, dardant ses rayons sur ces monceaux d'écume, de jolies nuances roses, bleues, lilas, d'or, dès le premier moment, saisissent d'effroi et d'admiration: on craint sans raison d'être submergé; notre nacelle ne s'élevait point ainsi subitement à la hauteur de quinze pieds; alors, par le moyen de deux chèvres, les portes supérieures s'ouvrent; le voyageur, que la peur ou le désir de fouler l'herbe, avait fait quitter le bateau, au moment du passage, y remonte; les cordes se rattachent aux chevaux, qui se reposent où qui ont été rechangés; ils reprennent le train de poste. Tous les bords sont ornés de jolies plantations: le littoral droit a un espace consacré à la course des chevaux; les ouvertures à l'écluse ont le nom d'emperements. Le passage d'une écluse est de dix à quinze minutes: dans l'écluse, cette chute d'eau de quinze pieds offre l'aspect d'une cataracte. Quand l'emperement est couvert d'eau, il n'y a plus de monceaux d'écume; mais bien un fort bouillonnement comme des tournants.
On voit souvent, sur le canal, des trains de bateaux chargés de marchandises. Des laveuses animent le paysage; de charmantes habitations décorent ces riches campagnes où l'on remarque des cygnes et d'autres oiseaux aquatiques.
Le Baron de Riquet, sans aucune connaissance dans le génie, secondé par le Ministre Colbert, conçut le plan immense du canal du Midi, de quatre-vingts lieues de longueur. Commencé en 1667, et livré à la navigation en 1682, ce travail ne dura que quatorze ans; il avait été projeté du temps des Romains, sous Néron, par le prétorien Antistius. M. Riquet épuisé de fatigues, s'éteignit à cinquante ans. Les dépenses ne se sont élevées qu'à dix-sept millions du temps, qui aujourd'hui représentent trente-cinq millions: la mise hors annuelle pour les bateaux de poste, est de cent cinquante mille francs. Il joint l'Océan à la Méditerranée, par la Garonne et le Rhône, à l'étang du Thau et à Cette, par les étangs de Beaucaire. Le canal est mis à sec dans les parties où il y a des réparations à faire. De Toulouse à Cette, il y a soixante-six lieues, qu'on fait pour vingt francs par personne. La nuit, on repose fort bien sur le bateau de poste; le mugissement fréquent des eaux, que le passage des écluses fait entendre, répand dans l'âme une espèce d'effroi et quelque chose de dissonnant. En parcourant la seconde salle des voyageurs, quand le sommeil exerce son empire sur des personnes fatiguées des rudes travaux de la journée, on a l'aspect d'un camp ou bivouac. Les voyageurs, la nuit, au passage des écluses, croient entendre le tonnerre et des torrents de pluie, tandis que ce n'est que le versement d'une écluse dans l'autre. Le canal du Midi pourrait, à juste titre, figurer parmi les merveilles du monde. Malgré des essais, jusqu'à ce moment, on n'a pas réussi à remplacer les chevaux par la vapeur, à cause de l'ampleur des palettes et de la forme trop considérable de ces bateaux. Les contadins ont un dialecte qu'il est impossible de comprendre; mais plus riche que notre langue, il contient beaucoup d'augmentatifs et de diminutifs.
Près de Castelnaudary, on aperçoit le lac Saint-Ferréol, l'écluse de Fonseranne, la voûte du Malpas, l'excavation dans le roc à travers, la plaine d'Argelier, l'Aqueduc de Cesse; on voit, de ces lieux, la chaîne des Pyrénées; la Montagne Noire voisine, et celles qui vont se perdre dans le Piémont; on trouve la jolie Carcassonne; peu après cette ville, une rivière traverse le canal, à quinze pieds au-dessous: déjà les mûriers et les oliviers embellissent la campagne: nous voici à Montagne-Perrier; le canal fait deux cents pas sous la montagne, dont les diverses couches, de terre et les bancs de silex ont été excavés avec un art admirable; après, on découvre la montagne de l'Odève, puis le front, des Alpes ceint de neiges. De jolies avenues d'arbres accompagnent le canal, ainsi que des bordures de joncées, de naiadées et d'autres plantes marines; les amigdalées sont parées de fleurs. En arrivant à Béziers, on descend, par 7 écluses, 75 pieds. De Castelnaudary à Béziers, la pente du canal est au moins de trois cents pieds. Il traverse l'Orbe, qui se décharge dans la mer, à Sevignan, petit village. Dans ces parages, les arbres n'ont point été soumis au nuisible tranchant; ils ont perdu, peu de branches et sont majestueux: de beaux mûriers bordent alors le canal, puis cessent les écluses.