À Gênes, les maisons sont couvertes en ardoises; les habitants sont fort civils et fort obligeants, quoique vindicatifs.
Les hauteurs qui dominent la ville sont couronnées, à leurs extrémités, de villas suspendues comme dans les airs; la Méditerranée étend au loin ses vagues bleues, et la chaleur de l'automne est tempérée par des brises alpines.
La villa Pallavicini a la Grotte Pestiaire en coquillages admirablement disposés; l'eau y tombe sous mille formes gracieuses. La villa Spinola, au comte Negro, charme à la fois l'imagination et le coeur: des gazons, quantité de ruisseaux, venant des montagnes, serpentent mollement dans les jardins anglais; des fleurs brillent avec toutes les nuances de la verdure: ce jardin se compose, en grande partie, de pins, de cyprès, de mélèze, de chênes verts: à ces arbres divers se joignent ceux du printemps, des lilas, des tilleuls, des platanes; le concert des oiseaux, le silence des bois, le murmure des fontaines, tout cela vous pénètre par tous les sens. Nous avons aussi remarqué de très beaux caféiers dans les serres chaudes. Les facchini se sont appropriés le partage de la ville; les domestiques d'un albergo n'oseraient toucher du bout du doigt à un seul article de votre bagage, pour le transporter de la voiture dans la maison, sans s'exposer à de terribles représailles de la part de ces portantini. La plupart des villas décorant les points culminants des roches, sont inaccessibles aux voitures et aux chevaux; on est obligé de se faire porter par les facchini très-adroits dans cette gymnastique, ayant les pieds aussi sûrs que les mules de Peblo.
Nous trouvions à nous rendre à Livourne, avec un voiturin, par Parme et Plaisance, villes qui n'ont rien de très-remarquable; mais nous étions bien aises, quoique cela fût plus dispendieux, d'essayer un voyage sur la Méditerranée, en bateau à vapeur.
À l'hôtel, on nous annonce qu'Il Real Ferdinando di Napoli allait partir dans quelques heures; nous nous empressons de traiter de notre voyage et de nos bagages; et, ayant fait nos adieux aux personnes qui nous avaient si bien accueillis, nous nous rendons peu de temps après à bord.
À peine sommes-nous embarqués, que nous apprenons que le Pharamond de Marseille doit partir à-peu-près à la même heure que nous: nous avions regret de ne pas faire ce voyage avec des compatriotes; nous fûmes heureux de nous lier avec un Suisse, négociant de Naples, extrêmement aimable, qui nous fit passer agréablement le temps: au reste, nous avons eu à nous féliciter des bons procédés de l'équipage.
La vapeur est échauffée, la fumée sort en abondance des cheminées en tôle, et s'élance dans les airs comme des nuages: le signal du départ est donné; la clochette fait un bruit que les ondes répètent, ainsi que les échos: nous levons l'ancre, et nous quittons peut-être pour toujours la superbe Gênes, emportant le souvenir de ses merveilles et de ses splendeurs: bientôt elle n'est plus pour nous qu'un point imperceptible sur l'horizon.
Sans être méchante, la mer devient houleuse; nous croyons que, pour éviter d'être incommodés, il vaut mieux rester sur le pont; M. Roessinger nous donne à manger des bonbons en sucre; nous nous repentons bientôt d'avoir cédé à ses politesses. Les exhalaisons alcalines et bitumineuses de la mer nous pénètrent, irritent notre estomac, et le prédisposent à des purgations déjà excitées par les vibrations répétées du navire. Au reste, nous ne sommes pas les seuls indisposés, et presque tous les voyageurs sont plus incommodés que nous: c'est un spectacle fort amusant (parce qu'on ne redoute pas la gravité du mal) de voir des cuvettes se distribuer partout; les mousses occupés à nettoyer le pont, les figures se décomposer, devenir hypocratiques, les borborigmes, les éructations se faire entendre semblables aux coups de tonnerre qui se multiplient; des voyageurs, tantôt comme de stupides statues enveloppés de manteaux et sans faire de mouvements dans la traversée, tantôt voulant circuler sur le pont, vaciller et tomber; les uns jurant, tant ils souffrent, les autres se roulant et se crispant; c'est comme si on avait pris de forts purgatifs. Les acclimatés à la mer rient et s'amusent de ces scènes burlesques. Suivant un habile naturaliste, l'union de l'air et du feu a produit l'acide primitif; l'acide primitif, en s'unissant à la matière calcaire, a formé l'acide marin qui se présente sous la forme de sel gemme, dans le sein des terres, et sous celle de sel marin dans l'eau de toutes les mers: cet acide marin n'a pu se former qu'après la naissance des coquillages, puisque la matière calcaire n'existait pas auparavant.
Parfois, la mer est phosphorescente; on voit sortir de l'eau, par les palettes, une lumière scintillante. La nuit arrive, les étoiles qui ornent la voûte des Cieux avec tant de majesté se reproduisent sur les ondes comme dans un miroir; mais l'agitation de la mer donne à ces globes lumineux une apparence de vitalité. Novices dans la marine, nous pensions toujours que l'air et la fraîcheur de la nuit nous empêcheraient d'être malades. Erreur, la transpiration suprimée agissant avec plus de force sur l'estomac et les intestins, augmentait le malaise qu'une douce transpiration aurait diminué.
Je veux faire un essai de notre chambre à coucher, afin de donner du repos à Mme Mercier; mais j'ai peine à descendre l'escalier; j'éprouve deux soulèvements d'estomac avant d'y arriver; je remontai immédiatement; ce ne fut qu'une heure après que la fraîcheur de la nuit se faisant sentir plus vivement, je déterminai Madame à y descendre. Sitôt couchés, nausées, mal de mer, efforts pour vomir, tout cela nous quitta, pour toujours. Plus tard; sur l'Adriatique, nous avons pris ces précautions de l'hygiène; nous nous sommes couchés: il paraît que la posture du lit est bien plus favorable à la santé contre l'impression de la mer. L'oscillation du vaisseau ne se fait pas autant sentir que quand on est debout; alors la moindre émotion des vagues ébranle le corps entier et le dispose aux vomissements. Il y en a qui souffrent beaucoup et qui en sont cruellement affectés, d'autres le sont très-légèrement: nous nous sommes trouvés dans cette catégorie.