Un petit chien, mutilé des oreilles et de la queue, malgré ses disgrâces, ne manquait pas de gentillesse; c'était la propriété de l'équipage; ils lui avaient appris mille drôleries fort amusantes; quand nous l'appelions en italien, il venait à nous chercher les débris de notre table; mais si nous lui parlions français, il ne nous comprenait pas, et n'approchait pas de nous.
Le Poulpe colossal, fameux Mollusque, n'étendait point sur nos mâts ses six bras démesurés pour nous entraîner avec lui au fond des abîmes, comme cela est arrivé à plusieurs marins, ainsi que le constate un ex-voto déposé dans la chapelle de Saint-Thomas, à Saint-Malo, en Bretagne, par l'équipage d'un négrier qui, près la côte d'Angole, fut attaqué par un de ces monstres marins dont les bras avaient cinquante pieds de longueur; déjà, par la pesanteur de son corps, il faisait donner la bande au navire. Les marins durent leur salut à la vigueur de leurs bras et à la bonté de leurs haches, qui tranchèrent les membres énormes de ce poulpe.
Ce fait n'est point une invention de Pline le crédule, amateur du merveilleux; mais c'est la narration fidèle de grand nombre de marins qui ont vu de ces poulpes: rien de semblable ne nous étant arrivé, nous ne pouvons en constater la véracité. Nous suspendons donc tout jugement, quoique nous en ayons vu d'une dimension ordinaire, et qu'on nous a dit redoutables à ceux qui nagent dans les mers, pouvant être enlacés par les bras tortueux de ce poisson.
Contrariés par le vent, nous sommes venus coucher au port de Zara: cela ne nous empêcha pas de passer le temps gaîment avec nos capitaines, dont l'usage est de siffler les matelots pour les appeler.
Le lendemain, nous sommes obligés de louvoyer, ce qui n'est pas expéditif. Dans le canal, nous avons toujours le spectacle des Alpes couvertes de neige: faisant peu de chemin, nous mouillâmes dans le port d'Ouliani: nous descendîmes à terre, avec treize hommes dans notre petit canot, et nous pénétrâmes ainsi dans le pays de l'Illyrie. Les oiseaux Cabbian rasaient en grand nombre le miroir de la mer, et l'équipage, resté à bord, mangeait avec avidité le petit poisson huileux le Calamare; pendant ce temps, à Ouliani, nous explorions le pays stérile de l'Illyrie: quelques oliviers chétifs, des fèves, des grains de petite apparence, une population peu considérable, pauvre, mais en général honnête, des porcs, des moutons qui se ressentent de la maigreur de ces contrées; voilà le portrait, qui n'est point exagéré, de ces tristes lieux. Les hommes, à figure austère, ne laissent jamais apparaître la gaîté; ils sont habillés à la grecque. L'intérieur de leurs maisons est très-pauvre; les murs sont tapissés de poissons salés; des peaux de chèvres leur servent de lits et de couvertures; ils ont des armes, des fusils, et leurs ustensiles de ménage ont de la ressemblance avec ceux des contadins de nos pays.
Sur les collines sauvages de l'Illyrie qui bordent la mer, on voit quelques arbres rabougris; sur les montagnes, de grands rochers blancs, et leurs interstices sont pleins de terre rouge. On aperçoit encore cette belle mer, dont les ondes ont porté tous les Césars, mer si fertile en grands événements.
Nous avons visité une petite fabrique d'huile à l'instar de celle de M. Ravenas. Après avoir parcouru des hameaux, à peu de distance, et avoir promené, avec précaution, dans ce pays qui nous était inconnu, au milieu des indigènes, pour qui nous étions un objet de curiosité autant qu'ils l'étaient pour nous, Mme Mercier et moi, nous rejoignîmes le capitaine, qui avait fait ses emplètes de bois et de poisson. Nous retournâmes à bord, le coeur serré de tristesse, par le calme qui nous retient immobiles sur les eaux, n'osant débarquer avec Madame pour regagner, à travers les montagnes, la grande route de Zara à Trieste; mille difficultés s'élevaient pour y arriver: il est vrai que Napoléon, maître de ces territoires, avait purgé ces lieux des brigands qui les infestaient, mais, cependant, il y a des risques à se hasarder presque seuls. Malgré ce contre-temps, nous étions satisfaits de ces excursions que nous n'aurions pu faire sur un bateau à vapeur; d'ailleurs, nous jouissions d'une parfaite santé. Nos excellents capitaines redoublaient de bontés pour nous.
Nous eûmes, après le crépuscule du soir, le coup-d'oeil d'une illumination spontanée, sur le bord de la mer; la côte était couverte de feux par les habitants qui se consacrent à la pêche; une multitude de barques promenaient des torches brillantes destinées à attirer les poissons, et dont la lueur se prolongeait en lignes rougeâtres semblables à celles produites par le soleil.
Je ne sais si la vie est un avantage sur ces plages; ces misérables n'ont aucune ressource, pas même de médecins; ils n'ont seulement qu'une piccola chiesa, aux pieds des Alpes. Quoique les brigands de l'Allemagne et d'autres contrées viennent ordinairement se réfugier dans ces montagnes, il se commet peu de crimes; ils sont promptement réprimés par le gouvernement de Zara, qui envoie immédiatement des forces pour les réduire.
Dans la province de Bari, les cercles de tonnes à huile sont liés avec de la ficelle, en Dalmatie, ils le sont comme chez nous par de l'osier.