À Vénise, il y a quatre-vingt-cinq églises toutes admirables, et présentement une population qui n'est plus que de cent mille âmes.
Nous avons franchi un grand nombre de ponts, en passant la mer, pour arriver à la charmante promenade oeuvre de Napoléon, faite sur les débris de couvents renversés. Partout, dans le pays, on voit encore la trace vivante du séjour des Français. Les rues étant très-étroites, les appartements sont obscurs, et il est facile de se donner la main en signe d'amitié, d'une maison à l'autre; les maisons ont quatre étages, la tuile pour couverture; l'échange de l'argent avec les objets de consommation journalière, se fait à l'aide d'un panier et d'une corde: ainsi, toute une famille entière peut vivre largement, sans que personne, pas même les domestiques, aient besoin de sortir de la maison.
Les hommes ont une belle taille; les femmes n'ont pas une beauté aussi distinguée qu'à Trieste; elles ont plus de piété qu'à Rome; dans les églises, elles se tiennent mieux et conservent bien les dehors de la décence. Ordinairement, les citadines portent un voile de tulle noir dont une des pointes tombe sur le front, enveloppe le buste et ne laisse à découvert que la figure; pour se parer, elles prennent un schal de mousseline blanche; leurs yeux sont d'une beauté remarquable.
Nous avons bien fait de ne pas différer notre voyage: notre première nuit, à Vénise, a été affreuse, accompagnée d'orage et de pluie: les vitres de notre chambre ont été brisées par la tourmente, et notre malle s'étant trouvée ouverte, plusieurs de nos vêtements ont été endommagés.
Le flux et le reflux, ou l'intumescence et la détumescence, ne sont pas sensibles dans la Méditerranée et l'Adriatique, en raison des espaces étroits, de l'exiguïté de ces mers et de leurs bassins; ici, que l'Adriatique a plus d'extension et subit un plus grand épanouissement, l'influence lunaire, qui soumet l'immensité des mers à ses phases, reprend son empire, et rend très-perceptible la marée. Peut-on douter que la lune n'en soit le vrai mobile, quand la mer, au moment des quartiers lunaires, fait si subitement mouvoir ses flots pour rompre l'équilibre de l'air, et provoquer ainsi les vents, les tempêtes, les orages; quand surtout les volcans viennent exciter des dilations et provoquent l'action du fluide électrique.
Le lendemain, le temps étant redevenu beau, nous nous livrons à la promenade; à Vénise, les chevaux et les équipages sont inconnus et frappés de nullité: ce serait une merveille pour beaucoup d'habitants qui n'en ont jamais vus; ils croiraient, ainsi que les peuples de Montézuma, voir Mars, Vulcain et des divinités hostiles.
Nous allâmes visiter le Palais Manfrili, qui contient de riches collections de peintures des premiers maîtres, des plus célèbres coloristes, du Titien, du Tintoret, du Veronèse. L'Arche de Noé s'y présente d'une manière fort curieuse. Raphaël seul a étendu le domaine de la peinture jusqu'au monde spirituel; la pierre de son sépulcre nous a refermé le chemin de l'infini, que ce noble et pur génie nous avait ouvert. L'Adonis et la Vénus du Titien sont surprenants. On ne peut quitter ce tableau sans se sentir pénétré d'une volupté plus vive que le plaisir des arts; ce n'est rien de céleste, c'est la terre dans ce qu'elle a de plus séduisant. Salvator Rosa, de Naples, qui a si souvent secouru l'intéressant Léontio; sa soeur Stellina a enrichi la peinture de tableaux du plus beau coloris. Ces grands peintres furent les créateurs de leur génie. Il y a une salle de danse magnifique ornée d'une très-riche tribune: dans les palais, au lieu de parquets, ce sont des mosaïques nuancées des plus riches couleurs, faites avec du plâtre délayé, à demi-sec, sur lequel on pose des fragments de marbre de diverses couleurs, arrangés avec symétrie, de manière à représenter des êtres animés, des paysages, des batailles; puis, avec une demoiselle svelte et légère, on bat solidement pour bien fixer ces fractions de marbre dans le plâtre: on donne ensuite un brillant poli avec la pierre ponce à ces couleurs marbrées, enfin on coule de l'huile chaude sur ces compositions qui remplacent si richement et avec tant de luxe les parquets.
Les Vénitiens et les Italiens sont amateurs de tabac qu'ils aromatisent et qu'ils fument, tantôt dans une pipe élégante, tantôt sous la forme du modeste cigaro.
Nous avons été visiter plusieurs églises; entr'autres Saint-Paul, Saint-Salvator, Notre-Dame-des-Frères, où sont les tombeaux de Canova, du Titien, d'Ucella, qui a surpassé Zeuxis et Apelles, et de la famille de Piscoï. Le fameux Canova était né dans le village de Possagno, aux pieds des Alpes; son père était un tailleur de pierres; Canova ne rougissait point de sa naissance, comme Jean-Baptiste Rousseau, fils d'un cordonnier; il savait que le plus grand mérite d'un homme était de ne devoir son avenir qu'à lui seul, plutôt qu'à une longue généalogie d'aïeux. Le jeune manoeuvre Canova, formé aux rudes travaux, ne savait pas qu'en coupant un quartier de marbre, il ferait sortir de sa main les Dieux de l'Olympe, qui procureraient l'immortalité à son ciseau.
Le Palais Carnoco est en face de l'Académie des Beaux-Arts; celui de l'Académie a une galerie de tableaux magnifiques du Veronèse, du Tintoret; nous sommes surpassés par la beauté et la vivacité des couleurs: nous sommes en arrière et nous ne pouvons plus que glaner sous le rapport de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et des beaux-arts.