Milan est une ville importante; mais pour qu'un étranger se livre à l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas commencer par voir Gênes, Florence, Rome, Naples, Vénise. Les femmes portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entouré de glaces et de magasins comme les beaux passages de Paris.
On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabités; la politique de Metternich a, pour la conservation de sa conquête, envoyé les habitants en exil au Spielberg après avoir encombré les prisons des Condotieri, sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie Autrichienne se soumet à la force, mais n'en regrette pas moins sa liberté et son indépendance.
Le théâtre de la Scala est digne de toute sa renommée: son extérieur est très beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un vestibule qui mène aux premiers rangs de loges et au parterre; les draperies extérieures des loges sont riches, l'intérieur est magnifiquement décoré: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer et souper; les peintures sont belles; les décorations qui ont paru dans une pièce ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les loges; on tourne le dos à la scène, excepté quand l'orchestre avertit qu'une scène de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on écoute avec ravissement, mais, la scène finie, on reprend la causerie privée, qui n'est troublée que par l'entrée et la sortie des visiteurs: une habitude désagréable, c'est que l'arrivée du dernier est toujours suivie du départ du premier.
Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu'à passer par le Simplon, pour admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le corriero: à Cascine, nous voyons un if séculaire de dix-huit pieds de circonférence; nous changeons de voiture à Arona; c'est ici que l'on voit la statue colossale de Saint Charles Borromée; elle a quatre-vingt-seize pieds d'élévation; pour y monter, il faut une grande échelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tête; un homme peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'être lancé comme une bombe par un éternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur, si bien décrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admiré les gracieux Palais de l'Île Belle et de l'Île Mère: des bateaux à vapeur serpentent sur le lac; enfin, après avoir voyagé tout le jour, nous nous arrêtons, à dix heures du soir, à Isella, petite ville à l'entrée du Simplon, où nous réparons nos forces par d'excellentes truites.
On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux services des postes, de nous dérober le danger présent de la route du Simplon; aussi nous crûmes que nous allions voir se renouveler les apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en serions quittes pour de profondes émotions. Nous ne fûmes pas long-temps à nous apercevoir que la nature allait se dérouler dans ses belles horreurs, déployant les périls sans mesure.
Le courrier se composait d'un capitaine de navire américain, d'un officier supérieur très-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise à Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et menaçait d'argumenter à coups de canne; le postillon ripostait avec insolence et mépris; c'était une répétition des controverses comminatoires de M. de C…; avec un peu plus de sobriété de paroles et un peu moins d'épanchements épigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu lieu; le courrier nous engagea à partir, et à profiter de la fraîcheur de la nuit pour éviter le danger des avalanches que le vent ou le soleil détachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des neiges. Nous parcourions donc l'effroyable vallée de Gondo, au milieu d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes, menaçant de tout emporter dans le précipice, des neiges, des roches qui tombent avec fracas; tout cela pénètre de saisissement dans ces lieux où la nature est improductive.
Près le pont de la Doveria, le torrent précipite ses ondes avec un bruit épouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime égarée dans les nues menace de tomber sur vos têtes; à vos pieds, dans le fond du précipice, où la vue n'ose descendre, on entend mugir la colère du torrent, la nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses petites fenêtres grillées, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la végétation des légumes qui, rarement, parviennent à maturité.
Avant Isella, des ruisseaux folâtrent au milieu de bouquets de mélèze, et forment de riantes cascades.
La route, pendant trois mois de l'année, est praticable même aux voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts préservent, et l'on n'a d'autres risques à courir que ceux, rares dans cette saison, de voir les rochers se détacher et tomber sur la route; mais pendant neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est le moment où les neiges commencent à se fondre; ce qui est une cause des avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore occasionner des détachements de neige.
Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il faut se résigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'étendue, emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de rochers, et les précipitent jusqu'au fond des abîmes, souvent de six mille et quelques cents pieds de hauteur.