Le danger s'accroît; quarante pieds de neige encombrant le passage, effacent jusqu'aux traces des parapets, réduisent l'espace de la route à six ou huit pieds; en cas d'accident, le voyageur doit être disposé à se précipiter hors du traîneau; d'un côté, nous avions la perspective de six mille pieds de précipices perpendiculaires, de l'autre, de sept ou huit cents pieds de montagnes couvertes de neige, qui s'élevaient comme une haute muraille sur notre tête, menaçant à chaque instant de nous engloutir ou de nous plonger dans l'abîme.
Le conducteur nous recommandait d'éviter les éclats de voix, de ne pas se moucher avec bruit; lui-même s'abstenait de faire claquer le fouet, dans la crainte d'exciter une avalanche. Enfin, nous cheminons, au petit pas du cheval, sur une neige pour ainsi dire mobile, dans laquelle le cheval enfonce souvent jusqu'au ventre, exposé à s'abattre sur la neige, dans plusieurs endroits, entamée par des torrents menaçant de la faire crouler, ce qui nous rendait les précipices continuels, et dans tous les endroits, même sous nos pas.
Le plus léger zéphir ou le rayon du soleil le moins vivifiant pouvait rompre le fil de nos jours. La route est ainsi effrayante jusqu'à Beccaval: plusieurs fois, nous nous sommes crus perdus; le traîneau avançait de six pouces dans l'abîme; ce n'est qu'en dirigeant subitement le cheval de manière à raser la montagne de neige, que nous pouvions ramener notre glissant et indocile traîneau.
Nous avons mis vingt-deux heures à faire ces quinze lieues pénibles: la route du Mont Cenis, miniature de celle du Simplon, n'est que de six lieues; elle n'est pas non plus charmante dans le mois de mai; d'ailleurs, elle ne nous conduisait pas aussi directement en Suisse, aucune autre voie n'étant praticable. Aller par le Tyrol, changeait, comme nous l'avons exprimé, notre plan de voyage; nos désirs paternels ne nous permettaient pas de retarder le délicieux moment d'embrasser notre cher Théodore, il fallait à tout prix arriver dans notre pays.
À Beccaval, nous faisons une pause, nous prenons du lait pour notre jeune chien, que nous avons appelé Simplon, du nom du lieu de sa naissance, et qui, maintenant, est devenu un des plus forts et des plus beaux chiens en France.
Nous montons une voiture suisse, très-légère, très-étroite; il n'y avait qu'une banquette au milieu; il fallait aller sur le côté, de manière que le moindre mouvement des curieux en se portant trop en avant, pouvait occasionner la chute de cette légère calèche circulant encore le long des abîmes, quoiqu'ici cesse le danger des neiges. Nous parcourons cette voie périlleuse jusqu'à Brieg, au milieu de toute espèce d'émotions, de sites les plus variés, les plus extraordinaires, de la nature brute, improductive, et des plus belles végétations: le brigand n'apparaît jamais sur ces roches escarpées; il n'y a pas d'exemple que des voleurs aient profité de l'horreur de ce passage, de l'obscurité de ces défilés, de l'embarras des voyageurs, pour les attaquer. Dans des endroits presqu'à pic, nous avons vu des maisonnettes, habitations des montagnards, et qui nous seraient inabordables. Dans la belle saison, souvent les fonds des précipices sont de riches tapis de verdure, des pelouses, du plus beau luxe de végétation, émaillées de fleurs qui servent de nourriture à de nombreux troupeaux, que les pâtres animent de leurs chalumeaux et de leurs chants bucoliques.
Cet amas de jolis châlets groupés dans le vallon si propres à inspirer le pinceau des peintres, est Brieg, où nous allons changer de voiture, faire une recrue et avoir une aimable compagne de voyage, une demoiselle suisse parée de beaux rubans suivant le goût du pays; cette jolie valaisanne avait un corset à manches presque de couleur rouge, et un mouchoir flottait sur son sein: malgré son amabilité, elle nous mit bien à l'étroit dans la voiture.
Nous apprîmes aussi que quelques mois avant notre passage, un milord et une milady s'opiniâtrèrent à franchir le Simplon, avec leur voiture, contre l'opinion des localistes: quoique la route ne fût pas encombrée de neige, comme à notre passage; dans la traversée, ils descendirent, par les instances du conducteur, et bien fut pour eux, car une avalanche, peu de temps après, emporta la voiture et les chevaux dans l'abîme; l'Anglais, pour avoir son bagage, fit présent des débris de sa voiture qui ne sont pas encore retirés. L'officier, notre compagnon de route, familiarisé aux dangers dans la campagne de Moscou, nous dit franchement que s'il avait su l'état des choses, il ne s'y serait pas hasardé; il s'étonnait que Mme Mercier n'eût pas fait paraître la moindre émotion, et il me reprochait d'avoir ainsi exposé ses jours précieux.
Notre projet était d'aller visiter le Saint-Bernard; mais, dans ce moment, il y avait impossibilité d'y arriver avec sécurité; d'ailleurs, nous nous lassions de voyager dans les neiges et les glaces. Cependant, le chemin de Martigni est fort agréable; la vallée et les montagnes chargées de glaces offrent une belle perspective; l'oeil est réjoui par d'agréables prairies chargées d'habitations. À Saint-Maurice, nous avons vu le tombeau du chef de la Légion Thébaine, massacré avec ses soldats, et à peu de distance de la ville qui a pris son nom. Nous entendîmes, près de Villeneuve, le bruit effrayant de la cascade de Scolena, vulgairement appelée Pissevache; elle a deux cent deux pieds de haut, sa chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs, qu'ils agitent, se résolvent en vapeur, et forment un bel arc-en-ciel. C'est à Maurice qu'est la communauté des Moines du Simplon et du Saint-Bernard; le climat sévère de ces montagnes ne permet pas aux religieux d'y séjourner long-temps; aussi trouvent-ils dans le monastère de Saint-Maurice, comme dans une pépinière abondante, des hommes qui se dévouent à leur tour.
Présentement, au lieu des jolies filles d'Isella et de Domo-d'Ossola, nous n'apercevons que des paysannes goîtreuses du Vallais, plusieurs sont atteintes du crétinisme.