La ville de Carouge est adjacente à celle de Genève; en général, les habitants sont dans l'aisance; ils ont la même maxime que les Hollandais, de ne jamais dépenser la totalité de leur revenu, quelque minime qu'il puisse être.

Ferney, habitation de Voltaire, n'a plus que quelques vieux meubles et la célébrité qui s'attache à la mémoire de ce grand homme. Jean-Jacques Rousseau, un de nos écrivains les plus distingués, était de Genève; ces illustres peintres de la pensée, dont les perceptions étaient des traits de feu, ne sont plus les hommes de notre siècle; le spiritualisme, l'objectif et le subjectif de Kant, ou le svedenborgisme, la dialectique des illuminés, tiennent aujourd'hui le premier rang dans l'argumentation; mais on finira par déclarer compétents ceux qui admettent que les sens sont des auxiliaires pour développer les facultés intellectuelles.

Nous ne voulons point quitter la Suisse sans parler de ses vacheries et du système de stabulation qui a tant de retentissement parmi les agriculteurs. Nous les avons visitées avec intérêt; les vaches ne vont au pâturage que très-peu de mois dans l'année; nous en avons vu qui n'étaient pas sorties de l'étable depuis dix ans; les pâturages, n'étant point endommagés par le pied des animaux, peuvent être fauchés plus souvent: les vaches transpirent moins; les sécrétions laiteuses, sont plus copieuses et d'une bonne qualité: aussi est-on obligé de leur donner les soins les plus minutieux de propreté; de les étriller trois fois le jour, de renouveler la litière, de les alimenter d'herbes fauchées, composées de trèfle, de luzerne et d'excellentes mâches mêlées au foin. Elles conservent ainsi une parfaite santé; l'engrais qu'elles font est plus abondant. La ménagerie est disposée d'une manière favorable à la race bovine.

Les pays Suisses offrent de la satisfaction par la liberté dont on jouit, par la modération de l'impôt, par la douane, qui est très-peu de chose et nullement tracassière. En raison de tout cela, on s'y fixerait volontiers; les fortunes sont peu considérables et très-divisées, chacun possède un peu de terre.

Nous laissons notre lettre de crédit chez notre dernier banquier, M.
Lombardier.

Les Genevois, quoiqu'hospitaliers, ont des manières rudes, et leur esprit d'indépendance se manifeste jusque dans les rapports sociaux.

Nous reprenons le chemin de France, en nous dirigeant sur Lyon. Les montagnes, près de Genève, appartiennent, des deux côtés, à la France; seulement, la partie voisine de la Suisse est franche de droits; combien ne serait-il pas à désirer que cet usage d'affranchissement de droits s'établît dans toute la France, à l'imitation de nos voisins les Helvétiens, et que nous fussions délivrés de ces déboursés énormes qui rendent dispendieuse notre civilisation. Alors, au lieu de faire couler nos trésors par flots dans les caisses du fisc, nous nous livrerions, sur le sol de la patrie, dans la courte et fragile durée de la vie, à toutes sortes d'améliorations, de bien-être et d'oeuvres immortelles utiles au pays; notre prospérité s'accroîtrait avec nos libertés.

Les montagnes, dans cette partie de la France, sont escarpées, d'un difficile accès; la douane y pénètre peu: les contrebandiers sont les seuls qui connaissent les sentiers de ce labyrinthe à l'abri des investigations.

C'est ici le fort l'Écluse, que les Autrichiens avaient écrasé des montagnes qui le dominent; il est à l'abri, présentement, par l'érection de nouveaux forts placés sur les points culminants.

Voici la première fois, depuis long-temps, que nous livrons notre passeport aux gendarmes français: nous avions été obligés, à Milan, de le mettre en livret pour conserver ses lambeaux. Des transports de joie s'emparent de nous à la vue de nos compatriotes. Mais, à Bellegarde, notre plaisir est bien tempéré par la visite minutieuse des agents de la douane. À Naples, où la dogana est en renommée de bien jouer son rôle, on n'a pas eu plus de dextérité et de gentillesse; même on a fait des progrès au détriment de nos libertés; au moins, à l'étranger, on avait eu des formes plus civiles, on avait épargné Mme Mercier. À Bellegarde, on s'est permis de nous séparer, de nous faire subir en particulier une inquisition et des visites domiciliaires sur nos personnes, quoique nous ne fussions pas en état de siège. Mme Mercier, à la vérité, était visitée par une douanière, mais en présence du chef de poste, son officieux assistant, sans avoir le mari pour avocat et pour défenseur au besoin. Comment, en France, peut-on développer un pareil luxe d'asservissement, que nos lois et la liberté individuelle proscrivent formellement? Pourquoi ces visites isolées? Pourquoi fouiller et mettre le désordre dans les malles et les valises? Mais que peut-on porter sur soi, de si offensif, quand on vient de la patrie du Tasse, de l'Arioste? sinon quelques innocents bijoux, quelques souvenirs précieux de la terre classique, quelques laves du Vésuve, quelques hommages aux Muses, aux Héros: peut-être une feuille de laurier, cueillie au Pausilippe, sur le tombeau de Virgile. À trois lieues plus loin, il faut encore subir une autre fastidieuse et dégoûtante perquisition.