Nous avons pris le bateau à vapeur de la Saône. Il y a trois bateaux à vapeur, sur la Saône, qui font le trajet de Lyon à Châlons: Les habitants de ces rives n'ont point l'humeur stationnaire: les bateaux sont encombrés de voyageurs. À peine notre restaurateur pouvait-il suffire aux nombreuses demandes de côtelettes, de biftecks. Comme sur un navire qui commence à manquer de vivres, un capitaine, dans sa sollicitude, est obligé, pour prolonger ce qui reste de biscuit et de comestibles, de modérer les appétits insatiables, dans le voyage sur la Saône, si vous voulez obtenir un boeuf, une volaille, un pain d'une demi-livre, demandez deux heures d'avance; encore vous attendrez et vous vous exposerez aux affections spasmodiques nerveuses de l'organe digestif, disposé à s'insurger faute d'aliments, aux perturbations intestinales qui vous feront succomber dans l'absence de lest. Il est aujourd'hui incontestable qu'on ne meurt pas de faim, que le vide seul fait des victimes et occasionne ensuite l'agglutination des viscères.
Parmi les quadrilles de la première chambre, nous faisions cercle, attendant impatiemment le moment si désiré de la réfection; nos oreilles et nos yeux furent tout à coup divertis par la conversation animée d'un imposant champion qui attirait les regards; il parlait et gesticulait avec assurance: on aurait dit qu'il jouait un des principaux rôles dans la société: sa physionomie martiale annonçait un homme d'importance; il adressait la parole aux dames, dans des termes élogieux; sa voix avait quelque chose de mâle et de sévère; les yeux étaient fixés sur lui; il excitait l'attention même des officiers spectateurs; on s'étonnait de la vivacité de son esprit; on se livrait aux hypothèses et aux conjectures sur ce personnage: tout le monde disait quel est donc ce grand homme, lorsque tout à coup il se leva pour offrir des bonbons avec grâce, et rompit aussitôt l'enchantement. Ce n'était plus un spadassin de cinq pieds six pouces qui, sur un siège, répandait si bien l'illusion de la grandeur; debout, on le mettait dans le creuset de l'analyse, et on ne pouvait décider si c'était un Lapon ou un Lilliputien, que le plus chétif Gulliver aurait fait pirouetter dans la main: il était difficile de comprendre que des éclats de voix bruyants pussent sortir du larinx d'un si petit rossignol. En nous rendant à Paris, nous apercevons Mâcon, patrie de M. de Lamartine. Nous sommes frappés du succès des sucreries de betteraves qui, établies sur une trop grande échelle de dépenses, n'ont pu soutenir avec avantage la lutte contre l'abondance du sucre colonial, et ont échoué dans les départements de l'Ouest; il paraît encore que plus on avance dans le Nord, plus la betterave est riche en principes sucrés.
Nous n'avons pu faire qu'un court séjour à Paris, que nous connaissions; à Paris, temple du goût exquis et des grâces, où toute l'Europe vient puiser le bon ton, les belles manières, l'élégance, les modes, et où les femmes sont distinguées par une brillante éducation, l'esprit, les agréments de la beauté et de tendres affections; à Paris, où l'industrie se déploie avec tant d'art et de magnificence, dans tous les genres, que rien ne peut égaler nos riches produits des Gobelins, de Sèvres, etc.; à Paris, où tous les talents forment un faisceau admirable, et dont la lumière douce et radieuse éclaire les nations, jalouses de nous imiter; à Paris, dont les habitants pleins d'urbanité, de galanterie, de gaîté et de courtoisie, démontrent que les Français sont le premier peuple du monde, pour la civilisation, et dont César et Agathias ont été si souvent les apologistes.
Nous n'entreprenons point ici la tâche d'articuler les progrès de l'antique Lutèce qui, dans son origine, n'avait que dix hommes pour la perception de l'impôt, puis avait seulement deux portes d'entrée, tandis qu'aujourd'hui elle possède cinquante-huit barrières dont plusieurs sont des chefs-d'oeuvres d'architecture.
Tous les embellissements sont prodigués dans Paris; le Carrousel est devenu une magnifique place d'armes: les belles rues de Castiglione, de la Paix se prolongent jusqu'aux Boulevards, au travers de la place Vendôme. La fontaine Médicis et quatre cents autres fournissent de l'eau aux habitants de cette riche cité. Nous n'avons ni la hardiesse, ni le projet d'esquisser les palais éclatants, les monuments innombrables qui décorent, avec tant de splendeur, la capitale de la France; nous n'entreprendrons point de détailler ni le palais des Tuileries, ni le Palais-Royal, avec ses brillantes arcades, ni ceux du Luxembourg, du Louvre et de ses galeries de peinture, ni Notre-Dame-de-Paris, ni le Dôme des Invalides, ni tant d'édifices imposants, ni les théâtres variés, où rien ne manque, et où les sommités artistiques de tous les pays viennent chercher des suffrages et des couronnes. Toutes ces splendides descriptions ont été livrées au public; il ne nous appartient point non plus d'établir un parallèle entre ces chefs-d'oeuvres et les merveilles de l'Italie, ni d'opposer les tableaux du Poussin, surnommé le Raphaël de France, à ceux du Tintoret et du Véronèse.
Nous n'avons rien trouvé de comparable au Jardin des Plantes de Paris, qu'on se plaît à embellir tous les jours, même d'éclatants édifices de verre, pour la conservation ou l'éducation des plantes exotiques.
Nous n'avons eu d'autre but, en écrivant, que de rappeler des souvenirs, ou d'aider et d'offrir un flambeau à ceux qui voudraient visiter un jour les délicieuses contrées méridionales que nous avons parcourues. En livrant à l'impression nos feuilles de voyage, nos esquisses et nos vues de la journées, comme elles se présentaient à nos investigations, nous avons cru acquitter une dette à notre pays.
Malgré les embarras que nous donnait, sur la route et dans les hôtels, notre chien du Mont Saint-Bernard, originaire des Abruzzes, nous nous trouvons dédommagés par sa possession: présentement, il a l'apparence d'un des jeunes lions de Canova.
Nous reprîmes vite le chemin de notre habitation; nous avons eu le bonheur d'y retrouver le cher Théodore plein de santé, grâces aux soins, aux lumières et à l'amitié de M. le Docteur Legouais. Nous voyons germer avec plaisir ses heureuses dispositions; il balbutie déjà les noms de Rome et de Naples.
Nous avons encore l'indicible satisfaction d'assister au banquet de nos parents, de nos amis, de les retrouver pleins de joie et de santé: rien de fâcheux ne s'était passé dans notre absence. Nous nous livrons ensemble au délicieux mémento de Sorrento, des huîtres exquises de l'Achéron, nous portons des toasts aux habitants de Pompéïa et d'Herculanum, que nous avons salués aux Champs-Élysées. Adieu donc, belle Italie! bords chéris, fontaines et naïades de ces lieux enchanteurs; adieu beaux monuments éternels, riches d'émotions et de plaisir, patrie de nos pensées!