Un instant, il frôla Villeret, tapi, réduit à rien derrière ses bâches. Mais déjà il était passé, éructant de vagues paroles, butant de-ci, cognant de-là, toujours son arme et sa bougie aux poings. C'était miracle qu'il ne mît pas le feu. Mais l'instinct le guidait. Et, à mesure qu'il poursuivait sa marche, devant lui, les grandes ailes blanches se levaient dans la nuit, les fuselages se dressaient en squelettes antédiluviens, tout un troupeau fantastique s'éveillait, dont les ombres mobiles se mêlaient sur les murs à celle du gardien...

Puis, un dernier juron éclata, la lumière s'éteignit. La brute se terrait au gîte pour cuver son ivresse. Cinq minutes après, dans le calme absolu, Villeret perçut un souffle profond et régulier, la respiration du sommeil.

Alors, refoulant sa terreur, mais le cœur lui sautant jusqu'à la gorge, les mains en avant dans la nuit, le pas feutré, Villeret se dirigea avec d'infinies précautions vers l'aéroplane de Chatel. Et quand il l'eut enfin reconnu, palpé, il entreprit, à petits gestes soigneux et caressants, la besogne de mort.

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III

La foule a couvert l'ancien Polygone. Et, par toute la ville, des millions de regards vont suivre l'aéroplane, le soutenir dans sa course. Le temps resplendit. Le ciel, palpitant et soyeux, semble un grand velum accroché au clou d'or du soleil et tendu sur la fête.

Claire suit de loin tous les mouvements de son fiancé. Elle a peur. Les menaces de Villeret la hantent. Si elle osait, elle irait à Lucien, elle le supplierait: «Ne partez pas». Mais elle n'ose pas. Et puis, Paris attend.

Le feutre rabattu sur les yeux, Chatel serre des mains, se laisse accaparer par un journaliste, par un ami, surveille le ciel, revient à son appareil, examine encore les tendeurs, l'hélice. Il tire sa montre. L'heure approche.

Lucien se dirige vers Claire. Devant la foule, par respect humain, ils se contentent de se serrer la main. Mais qui dira tout le réconfort, tout l'espoir, tout l'amour qui peuvent passer entre deux mains qui s'étreignent...

Déjà, Chatel est au volant. Il lève le bras, afin qu'on s'écarte. Le moteur part, l'hélice tourne. Et tandis que, d'un geste coutumier, le pilote assure son feutre sur son front, déjà l'oiseau fuit, rase le sol, quitte terre et, brusquement, prend son essor.