Le conducteur avait une trentaine d'années. La tête était fine et soignée, la casquette et le manteau confortables. C'était, à coup sûr, le propriétaire de la voiture.
En sens inverse, l'examen dut être moins favorable. Avec ses vêtements en loques et sa figure en sang, Charoux, subitement surgi de la forêt, évoquait quelque homme des bois ou des cavernes, l'ancêtre primitif dont il gardait la forte mâchoire, les lourdes épaules en voûte, les mains emmanchées, comme des outils formidables, au bout des bras trop longs, le regard animal, à la fois violent et doux de bête traquée.
Cependant, le braconnier posait sa patte énorme sur le genou du conducteur. Et, de sa voix éraillée de solitaire:
—T'es un frère. Sans toi, il m'avait, le gâfier...
—Le gâfier?...
—Ben oui, quoi, le garde... le garde à M. Chatel. Crois-tu, mon fistaud, qu'il m'a envoyé un coup de clarinette dans la tronche, et tout ça pour un loustracot?
Et, narquois, remis de sa chaude alerte maintenant que l'auto l'emportait loin du garde, Charoux sortit de la poche de son ample pantalon de velours le loustracot, un petit lapin de garenne pris au collet.
Imperceptiblement, le chauffeur sourit. Alors, encouragé, reconnaissant aussi, le braconnier dit la longue rivalité, la vieille haine recuite entre lui et le garde de M. Chatel, leurs tours, leurs ruses à tous deux, les alternatives de victoires et de défaites.
Parbleu, il avait été pincé plus d'une fois. Ce qu'il en avait entassé, des amendes. Ce qu'il en devait... Ça se comptait par milliers de francs, dont il n'avait pas le premier sou. Il l'avouait avec une pointe d'orgueil, comme un capitaliste parle de ses fonds.