—Naturellement, me dit-il, l'aviation m'a attiré dès ses débuts. Mais j'admirais en spectateur. J'hésitais à me mêler à la lutte. Et c'est un incident précis qui m'a jeté dans l'arène.

«C'était l'hiver dernier. J'avais été passer quelques jours à Castagnari, sur le lac Majeur. Ce voyage n'aurait rien d'héroïque—surtout depuis que la percée du Simplon permet de l'effectuer en treize heures—s'il n'entraînait, aller et retour, quatre passages à la douane.

«J'ai la douane en horreur. Je suis stupéfait que notre dignité, notre respect de nous-même, puissent s'accommoder d'un procédé aussi barbare. Tenez. Je m'amuse à noter sur un carnet ce que j'appelle «les étonnements de nos petits-neveux». De même que nous admettons difficilement l'arrogance des seigneurs qui faisaient battre l'eau des douves pour imposer silence aux grenouilles, la misère des paysans réduits en plein XVIIe siècle à manger de la terre, la saleté physique de la Cour du Grand Roi, de même notre état social actuel provoquera des surprises chez nos descendants. Eh bien, je suis certain qu'ils seront spécialement ahuris par notre douane et notre octroi.

«Mais j'arrive au fait. J'ai donc, pendant ce court voyage au lac Majeur, goûté et comparé les façons de trois douanes: la suisse, l'italienne et la française. Il faut l'avouer: les procédés de nos voisins sont courtois, à côté des nôtres. Ah! cet arrêt au retour, à Pontarlier, vers une heure du matin, dans la neige et la tourmente! Le train en tremblait. Déjà, nous avions plus d'une heure de retard. Mais n'allez pas croire que les opérations de la douane en furent hâtées d'une seconde. La terre croulerait que ces gens-là ne vous feraient pas grâce d'une formalité.

«J'étais seul dans mon compartiment. Un premier fonctionnaire passa et, sans phrase, releva les stores qui voilaient la lumière. Puis il me demanda si j'avais une malle aux bagages. Je lui répondis négativement.

Un deuxième employé, dix minutes plus tard, m'ordonna de tenir ma valise ouverte pour la visite. Vingt autres minutes s'écoulèrent. Je voyais, à travers la vitre, de pauvres gens, tirés du sommeil, qui s'acheminaient sous la neige vers la salle des bagages.

«Enfin, un troisième individu parut dans le couloir. Il était vêtu d'un paletot et coiffé d'une casquette dorée. Il avait un binocle, de longues moustaches blondes, l'air narquois et souverain. Méthodique, il s'accota au montant de la porte, se caressa le menton de deux doigts et me demanda, subtil et satisfait:

«—Qu'est-ce que vous avez à déclarer?

«Admirez l'insidieuse question. Il ne doutait pas: j'avais quelque chose à déclarer. Je cachais certainement dans ma valise un objet soumis à la taxe. Il le voyait. Je n'avais plus qu'à le découvrir bon gré mal gré. C'était canaille, mais c'était habile. Quiconque ne se serait pas senti la conscience tranquille se fût troublé. Je lui répondis avec l'accent de la rage et de la vérité: