LE COUP D'AILE
LE COUP D'AILE
Un violent courant de curiosité, d'intérêt, de sympathie, d'enthousiasme même, entraîne la foule vers la navigation aérienne. Des ligues éclosent, des concours s'ouvrent, des meetings s'organisent partout. On suit passionnément dans les journaux, ou sur leurs champs d'essor même, les vols des aviateurs. L'heure est propice à chercher et à rassembler les raisons, toutes les raisons, de cette irrésistible faveur.
Mais d'abord il faut remarquer que, si des résultats sensibles et décisifs ont déterminé l'enthousiaste explosion de cette curiosité, elle vivait chez l'homme à travers les âges. La légende d'Icare prouve qu'elle remonte à la préhistoire, qu'elle se perd dans la nuit des temps. Notre ferveur actuelle n'est donc pas un engouement passager. C'est le réveil actif d'une sorte d'instinct aussi vieux que l'humanité.
La première idée que nous suggère le spectacle ou le récit des exploits de nos hommes-volants, c'est qu'ils ont triomphé d'une difficulté longtemps invaincue, qu'ils ont résolu un problème longtemps cherché. Nous assistons à un spectacle que d'innombrables générations avaient rêvé, mais qu'aucun regard n'avait jamais contemplé.
Puis, à cette vue, nous prenons le sentiment qu'une révolution commence, qu'il y a désormais quelque chose de changé dans l'ordre de choses établi. Notre imagination se donne carrière, suit l'aéroplane dans son essor. La guerre nous apparaît si redoutable qu'elle en semble menacée dans son existence même. Nous voilà débarrassés de l'octroi, de l'odieux octroi et de ses barbares procédés d'inquisition. La suppression de la douane entraîne une métamorphose profonde du régime économique et—qui sait?—même du principe des nationalités. Toute barrière devient illusoire et la propriété elle-même va peut-être évoluer. De nouveau nous abandonnons la route aux moutons, vaches, charretiers et autres bestiaux. Le plus court chemin d'un point à l'autre devient enfin la ligne droite. Le toit de nos maisons se transforme en accueillante terrasse. Nous vivons les yeux et le front tournés vers le ciel. Nous avons des ailes...
Ce sont là jeux faciles, propos de table. Car il n'est point de dîner qui se respecte où l'on ne parle aviation. L'aéroplane fait une redoutable concurrence au théâtre, qui, jusqu'à la saison dernière, alimentait seul l'entretien, du potage au dessert.