Le métier, c’est un compagnon qu’on retrouve chaque matin pour ne le quitter que le soir, toute la vie. Si on l’aime, cette vie en est embellie. Si on le déteste, elle en est empoisonnée.
Une profession ! Conforme aux goûts et aux aptitudes de chacun, elle lui vaudrait le robuste plaisir de produire un effort qui ne lui coûterait pas, la juste fierté de prospérer en raison même de cet effort.
Chez nous, à peine une poignée d’hommes ont le courage et l’énergie d’un tel choix, d’où dépend pourtant la couleur de la vie. Et la plupart, pour qui chaque heure de travail devient un fardeau, qui guettent, la montre à la main, l’instant de l’évasion quotidienne, se laissent mollement entraîner non seulement par le hasard, mais par d’absurdes préjugés.
Les exemples qui pourraient suggérer des préférences manquent aux enfants isolés par l’internat. Chacun de nous ne connaît qu’une profession, celle de son père. Il nous en éloigne volontiers parce qu’il en connaît les difficultés ou parce qu’il nous y juge inaptes. Et si l’un de nous, pourtant, manifeste du goût pour une carrière d’exception, la prudence paternelle l’en détourne encore.
Il faut apporter la même attention au choix d’un métier qu’au choix d’une compagne de vie.
Les parents qui choisissent pour leur enfant le métier qu’ils aiment et non celui qu’il aime, doivent bien se rendre compte qu’ils s’exposent à commettre un véritable crime. Ils usent de cette autorité redoutable, vestige de la loi romaine, qui donnait au père le droit de vie et de mort sur son fils.
Il faut guetter chez l’enfant, chez l’adolescent, l’éveil d’un goût. Cet éveil est souvent assez tardif. Mais qu’importe ? A quinze ans, un garçon peut préparer n’importe quel examen, franchir tous les obstacles placés au seuil des carrières privilégiées. Veut-il être médecin, marin, ingénieur, officier ? Pour aucune de ces professions, il n’y a encore de temps de perdu. Le garçon de quinze ans peut se mettre en course pour n’importe lequel de ces steeple-chase, même — on pourrait presque dire surtout — s’il n’y est pas entraîné par l’ânonnement de dix ans de classe. A la condition, bien entendu, qu’il ait le goût de la profession choisie, que son énergie soit tendue vers le but. Dans ces conditions, il aura le goût du travail même le plus ingrat, car il comprendra pourquoi il travaille.
Mais bien des gens disent : « Mon fils n’a pas d’aptitude, il n’a de goût pour rien ». Il faut provoquer l’éclosion du goût, le révéler à l’enfant lui-même, épier le moindre petit germe et, désormais, le cultiver et le renforcer.
Si l’enfant marque un penchant pour la mécanique, faites-lui visiter des usines, donnez-lui un petit outillage. S’il se plaît à la culture, mettez-le en contact avec les paysans, avec leurs labeurs, faites-lui sentir la belle et noble indépendance qu’assurent les travaux de la terre. Et ainsi, encouragez la moindre prédilection.
Cet éveil de la préférence peut tenir à des causes si subtiles, et si lointaines. N’a-t-on pas dit cent fois l’influence de la panoplie sur la vocation militaire ? Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du métier d’officier. Il est juste de le remettre à son plan. Les événements prouveront peut-être que l’officier de réserve et de territoriale, qui était dans la vie ingénieur, épicier ou financier, court absolument les mêmes risques que l’officier de carrière. Il ne faut donc pas laisser à ce dernier le monopole de l’héroïsme et du sacrifice, car ce serait dénier d’avance aux autres ces mêmes qualités d’abnégation. Et il y a tant d’officiers malheureux dans leur métier… En vérité, pour rester équitables, il faudrait mettre aux mains des enfants des panoplies de tout. Des costumes d’alpiniste, de facteur, d’explorateur, d’aviateur, de chauffeur, de marin. Au moins, on ne fausserait pas leur choix.