Encore une fois, il ne s’agit pas de faire de nos adolescents autant de petits financiers. Il n’est question que d’un enseignement très élémentaire, qui n’exigerait guère de temps dans l’énorme total des heures de classe. Et si cet enseignement ne figure à aucun degré du programme des études générales, c’est sans doute que ce plan a été conçu dans un esprit déjà ancien, à une époque où la nécessité de ces connaissances ne se fût justifiée ni par la prodigieuse extension des affaires, ni par la non moins stupéfiante diffusion des fortunes.
Il existe encore un autre langage aussi nécessaire et aussi fermé. C’est celui que parlent les notaires et les avoués. C’est la langue du Palais.
Là, encore, nul ne peut dire qu’il ne se heurtera pas quelque jour à un jargon incompréhensible et dont il aurait pourtant besoin de pénétrer le sens. Pour conclure en connaissance de cause un acte d’association, industrielle ou conjugale, il nous faudrait des clartés qu’on ne nous a pas données.
Quels fiancés ont saisi un mot à la lecture de leur contrat de mariage ? O subtilités de la communauté réduite aux acquêts, lourdes entraves du régime dotal, rigueurs du remploi, vous restez lettre close pour les tendres amoureux. Et quand ils vous découvrent, il est trop tard. Que de drames seraient évités, en trois leçons !
Et combien d’industriels, de commerçants, ont dû maudire leur ignorance lorsqu’ils se sont sentis prisonniers de leur acte de société, faute d’avoir pu éventer les pièges tendus à chaque ligne ?
Actuellement, pour se marier, pour s’établir, pour mourir même — car on ne sait pas rédiger son testament — il faut avoir fait son droit.
Mais, dira-t-on, il y a le notaire. Je sais bien. D’abord, il ne peut pas s’intéresser à chacun de nous aussi étroitement que nous-même. Puis, on ne peut pas se faire accompagner toute sa vie par un notaire. On signe des actes hors de sa présence. Et, en tout cas, ce n’est point une ambition démesurée, ni une précaution superflue, que de vouloir comprendre un peu le langage qu’il nous parle…
Voilà bien l’effet — et peut-être aussi la cause — de notre ignorance : elle justifie le notaire. Elle le rend indispensable, même en des circonstances où l’on conçoit qu’on pourrait se passer de lui. Que d’actes pourraient être signés sans gros frais, non dans une étude, mais dans un bureau qu’on ouvrirait dans les mairies, si nous avions quelques connaissances en droit usuel !
En parlant un langage obscur et qu’on nous laisse ignorer, le tabellion obéit peut-être à une sorte d’instinct de conservation. Tous les hommes de robe — les médecins qui professent s’en affublent encore en cérémonie — ont besoin, pour garder leur pouvoir, de s’envelopper de mystère, comme ils s’entourent les deux jambes dans un unique fourreau. Notre ignorance fait piédestal à leur science.
Enseignons donc à nos enfants les quelques éléments essentiels de ces deux langages, celui de la Bourse et celui du Palais, comme on apprend d’avance les mots principaux d’une langue vivante, afin de ne pas être tout à fait désemparé sur la terre étrangère.