Quelque métier qu’on exerce, on est tributaire d’un de ces départements. L’artiste dépend des Beaux-Arts, le cultivateur de l’Agriculture, l’ouvrier du Travail, le négociant du Commerce. Celui qui convoite une juste faveur — le plus souvent de couleur rouge ou violette — ou celui qui réclame même l’exercice d’un droit, se voit contraint de s’adresser au ministère dont il est justiciable. Malgré lui, il fait de la politique.

Le simple fait d’être citoyen français, de payer l’impôt, d’obéir à la police, de servir, de voter, nous contraint de reconnaître plusieurs de ces pouvoirs dont, soit dit en passant, nous subissons le prestige, tout en les méprisant. Leurs décisions, leurs décrets nous touchent. Le moindre changement dans la loi fiscale ou militaire réagit sur notre vie ou sur celle des nôtres. Entre nous et le régime accepté, s’est fatalement établie une solidarité nécessaire.

Alors, puisque nous sommes contraints d’obéir aux lois, puisque nous ne pouvons pas les ignorer, pourquoi feindre à leur égard un détachement puéril ? Puisque nous en subissons les effets, pourquoi se désintéresser de leurs causes ? Pourquoi ne pas en suivre la genèse, tout le travail d’élaboration ?

Là, encore, l’enseignement officiel est le grand coupable. Sur ce terrain, cependant, il aurait dû marcher de l’avant, donner le goût du régime. Mais non. Il donne l’exemple de l’indifférence. Au lieu d’en démonter les rouages, d’en montrer les grands mouvements, il laisse pour ainsi dire ignorer tout le machinisme de la Constitution.

Il ne s’agissait pourtant pas pour lui de prendre parti. Au contraire, il eût favorisé l’esprit critique. Comment, par exemple, discuter l’existence de ces grands corps comme le Conseil d’État, la Cour des Comptes, dont nous ignorons le rôle ? Comment condamner celle des sous-préfets, du moment qu’on nous en a caché soigneusement les services ?

Si l’adolescent connaissait le fonctionnement de la machine politique, il ne s’en désintéresserait peut-être pas dans la vie. Convaincu qu’il participe à son mouvement et qu’il en subit les effets, il continuerait d’en suivre le travail. Au surplus, le spectacle n’est pas si morose que semblent croire ceux qui en détournent les yeux. Toujours instructif, souvent savoureux, il est parfois brillant et pathétique. Il y a de la beauté dans la passion.

Sourds aux plaisanteries et aux préjugés, étudions donc un peu cette planche d’anatomie politique qui s’appelle la Constitution. En un temps où volontiers on cocardise, ce n’est pas la moins intelligente façon d’aimer son pays que de savoir comment il vit.

Soi-même.

Tout le monde sait la place de la Serbie. Peu de gens savent la place de leur glande thyroïde. Cette ignorance de soi-même, du site, du rôle et du jeu des principaux organes humains, apparaît prodigieuse, inconcevable, quand on l’oppose au prix et à l’importance que chacun attache à sa vie, à sa santé et aussi à la santé et à la vie de ceux qui lui sont chers.

Je m’en étonnai un jour devant un homme qui a donné des marques éclatantes d’intelligence générale. Il répondit avec un geste de pudique dégoût :