Cette ignorance de la machine humaine est encore plus fâcheuse quand nous nous trouvons en présence d’un accident ou des premiers symptômes d’une maladie déclarée. Notre bon vouloir est désarmé. Il peut même être néfaste. Car nous risquons, par exemple, de placer un asphyxié dans une mauvaise position ou de prendre au sujet d’un malade des décisions contre-indiquées. Et qu’on ne prétende pas, dans ces deux cas, qu’on a toujours un médecin sous la main. Il peut être éloigné, occupé, absent. Bref, il y a toujours une période d’attente, où notre ignorance peut être mortelle, faute de quelques connaissances médicales.
Elle est fatale encore quand elle nous masque toute la vie sexuelle, qui joue un rôle si important dans l’économie humaine. Je l’ai dit : de courageuses initiatives ont soulevé un coin du voile, protesté contre le mystère honteux qui aggravait les maux vénériens. Mais l’histoire de la génération ne se borne pas au chapitre de la maladie, heureusement. Et c’est l’ensemble de cette histoire que l’on tient secret.
J’ai entendu le propriétaire d’une roseraie fameuse s’assurer, l’œil inquiet, avant d’expliquer le mariage des roses : « Il n’y a pas de jeunes filles ? » De pareilles pudibonderies ne sont-elles pas indécentes ?
Mais c’est justement grâce à l’exemple des fleurs, des bêtes domestiques, qu’on parvient à jeter, sur ces grandes lois vitales, quelques clartés dans l’âme enfantine, sans la choquer ni la décevoir. Et cela sans solennité, je le répète une fois de plus, tout simplement, tout naturellement, au hasard des occasions et des causeries. Point n’est besoin d’aller vite. La prudence n’est pas de la pruderie. Et alors l’initiation perdra ce vilain attrait de fruit défendu qui lui donne actuellement son caractère de louche obscénité.
Alors seront évitées bien des blessures morales, chez la femme qu’une révélation trop brutale a froissée à jamais.
Et ce ne seront pas seulement des blessures morales qui seront évitées, mais aussi les blessures physiques. Ce mépris, cette honte qu’on s’inspire à soi-même, retiennent des malheureux des deux sexes d’avouer même au médecin leur intime misère, quelle qu’en soit l’origine. Ayant mis un bandeau sur les yeux, on a mis du même coup un bâillon sur les lèvres. Et il y en a qui se laissent mourir plutôt que de parler, s’immolant ainsi volontairement aux exigences farouches de la pudeur convenue.
Enfin, même silence sur les choses de la maternité. N’est-il pas prodigieux qu’on améliore toutes les autres espèces animales, qu’on étudie pour elles les lois de la reproduction et de la sélection, et qu’on abandonne encore au pur hasard la procréation humaine ? Combien d’époux, faute d’en connaître les prémisses — où donc en auraient-ils connu ? — arrivent au jour de la délivrance sans savoir si elle s’annonce et se présente normalement, si elle est précédée de ses signes nécessaires, et alors, ce sont des catastrophes, — aisément évitables — où le petit enfant perd souvent la vie.
Tels sont, à grands traits, les ravages de l’ignorance de soi-même. Tels sont les fruits du dédain et de la honte que nous inspire notre corps. Je ne sais pas de préjugé qui fasse plus de victimes ni qui mérite d’être plus obstinément dénoncé.
Self-defence.
Un jour, un bon bourgeois passait aux environs de la gare Saint-Lazare, quand il sentit une main s’abattre durement sur son épaule. Tournant la tête, il vit un homme sombre et furieux qui lui ordonna de le suivre.