Si l’on réfléchissait avant d’agir… La face du monde changerait. Rien ne serait perdu, mais tout serait nouveau. On condamne, on exécute, au nom de l’usage, sans voir plus loin. Ah ! évidemment, cette règle est simple et commode. Ne rien discuter, épouser les idées reçues, respecter toutes les traditions, agir comme les autres, s’habiller comme les autres, penser comme les autres… Oui, c’est une ligne de vie qu’on serait tenté de suivre. D’autant qu’en dehors de cette voie, on tâtonne, sans guide et sous les coups. Mais c’est justement parce que cette morale est oppressive et cruelle, impitoyable, qu’on ne peut pas s’y soumettre sans lâcheté. Et puis, on ne peut plus la respecter dès qu’on l’examine.
En abordant les traditions et les usages avec circonspection, en examinant à la lumière de la raison cette floraison poussée sur la couche du passé, où le bon et le mauvais s’entremêlent, nous faisons acte de progrès. Car, en obéissant à toutes les coutumes, par simple esprit d’imitation, parce que « cela se fait », pour « faire comme tout le monde », nous nous rapprochons de la bête qui, guidée par l’instinct, accomplit toujours la même tâche avec les mêmes gestes, sans y réfléchir.
Cet instinct d’imitation, ce souci de « faire comme les autres, d’être comme les autres », sont tout-puissants. Ils n’en sont pas plus respectables. Dans une assemblée bien éduquée, il ferait beau voir que tous les individus ne fussent pas habillés de la même façon ! Avoir la même tenue que les autres… mais c’est un besoin profond. Quand un convive en redingote tombe, dans un dîner, parmi des habits noirs, pourquoi son vêtement lui pèse-t-il cent mille kilos sur les épaules, pourquoi est-il empoisonné au point de vouloir reprendre la porte ? Ce n’est pas par vanité, car même si son costume était plus fastueux que les autres, il éprouverait la même gêne. Ce qui l’oppresse, c’est que ce costume soit différent des autres. C’est un instinct si violent qu’il en est agressif. Si quelqu’un se promenait dans la rue en violet, couleur discrète mais inaccoutumée, il irait sous les rires et bientôt sous les huées. Pourtant il ne nuirait à personne, il ne choquerait aucun sentiment vraiment respectable. Mais il faut être comme les autres et faire comme les autres. Nous sommes encore des êtres d’habitude, comme ces insectes qui tuent celui d’entre eux qui, pour une cause quelconque, a cessé de leur ressembler. Nous les imitons presque. La foule a houspillé, frappé des malheureuses qui essayaient de lancer à la ville la mode, pourtant discrète et commode, de la jupe-culotte adoptée à bicyclette.
Il y a aussi, dans le respect des usages, un grand souci du qu’en dira-t-on, souci qui n’est ni très noble, ni très courageux.
Il y a enfin, dans ce respect aveugle, une grande paresse morale. Balzac dit d’un de ses personnages : « Les institutions pensaient pour lui ». Le contrôle et la critique des usages exigent en effet un effort continu.
Est-ce à dire qu’il faille s’en affranchir a priori ? Mille fois non. Encore une fois, il y a des traditions excellentes dans le legs du passé. L’important est de les discerner.