Le lycée développe l’esprit de ruse. On s’y dénonce. Pour ne pas être distancé dans une composition, on invente des trouvailles machiavéliques. Je sais un garçonnet qui, pour assurer sa supériorité et fort de sa mémoire, oubliait consciemment son livre afin que le professeur ne laissât de livres à personne. Merveilleuse école de probité ! Singulier effet de l’émulation, de la fameuse émulation, tant vantée, du : « Ote-toi de là que je m’y mette ! » Et faut-il tellement admirer l’usage des prix ? Récompenser la mémoire, l’intelligence, est-ce bien juste ? Ce sont des dons, comme la santé, la force. Or, on sourit du prix de gymnastique. Il faudrait s’entendre. Je conçois qu’on attache des valeurs différentes à chacun de ces avantages différents comme la vigueur, l’esprit, l’adresse, le talent. Mais l’injuste, c’est d’établir une nette ligne de démarcation entre les qualités physiques et les qualités intellectuelles, de considérer les premières comme un cadeau de la nature dont le destinataire n’est pas responsable, tandis qu’on lui fait des secondes un mérite, digne de récompense. Les unes et les autres sont pourtant également des dons.


Dans la pensée des hommes d’État, les deux grandes conquêtes sociales modernes sont la liberté et la solidarité.

Or, le jeune français est façonné, laminé successivement par le lycée et la caserne.

Au lycée, pendant dix ans, à l’âge le plus malléable, on lui répète : « Tâche d’être avant ton voisin. Tâche de prendre sa place. » S’il le dépasse, il est récompensé. S’il l’aide, il est puni. Admirable préparation à l’altruisme.

A la caserne, au nom de la discipline, on l’introduit dans une société toute opposée à celle où il évoluera plus tard. On lui inculque la notion du supérieur et de l’inférieur. On lui interdit d’agir et de penser par lui-même. Et cela à l’âge de sa formation morale.

Comment ce jeune homme pourra-t-il retrouver le sens de la liberté et celui de la solidarité, qu’on a successivement étouffés en lui ?

Le Foyer.

J’ai dit ce que je pense du lycée. L’idéal serait l’instruction par les parents, au moins jusqu’à la quinzième année. J’entends déjà leurs cris : « Ils n’ont pas le temps ». Ce n’est pas mon avis. Que chacun fasse son examen de conscience. Une demi-heure par jour suffirait largement. Qui ne perd pas une demi-heure ? Les femmes, en courses, en visites, en thés. Les hommes, au café, au jeu, ou chez leurs maîtresses. On peut toujours trouver une demi-heure.

Une autre objection se dresse, assez comique. Un jour, je disais à un de mes confrères, un écrivain très réputé, que j’avais entrepris l’instruction de mon fils. Il m’interrompit, ingénument :