Elle est émouvante et presque auguste, cette invasion de l’amour chez l’homme en pleine possession de lui-même. Quelques aventures sans durée ni profondeur, de la passade d’étudiant à la piètre intrigue mondaine, ont déçu sa soif d’idéal, ébranlé sa foi dans la passion vraie. Il doute. Et soudain, le hasard admirable se réalise. Il se sent un être privilégié, le centre d’un miracle. Il ne se reconnaît plus. Sa sensibilité s’accroît et le prolonge. Il perçoit des nuances, des parfums, des harmonies qu’il ignorait la veille. Le bonheur le féconde. Il s’épanouit et se pavoise. L’arbre nu s’habille de fleurs, le voilier prend la mer et se couvre de toile. Il devient une de ces grandes forces de désir et d’attraction qui mènent à la nature. Il se mêle à l’univers et le porte en lui.

Chez Paul Duclos, tout préparait, tout favorisait cette métamorphose. Son père, prématurément veuf, absorbé par ses énormes travaux, se sachant rude et presque inculte, l’avait confié à l’éducation religieuse, seule capable, à son avis, de remplacer l’influence maternelle et l’atmosphère du foyer. Et plus tard, ses recherches, ses voyages, tout en excitant en lui le goût et la curiosité de la vie, l’avaient sauvé de cette oisiveté facile, de cette vaine existence où les meilleurs se diminuent, où l’ardeur se détend, la fraîcheur se fane.

Il se jeta donc fougueusement dans l’avenir. Il dissiperait le malentendu qui, seul, pouvait expliquer la fuite de la jeune fille. Il la rattraperait. Elle serait sa femme, si elle y consentait. De son côté, il était libre. Nul obstacle entre eux. Oui, c’est vrai, il était plus riche qu’elle. Tant mieux. Le cadre serait digne de l’œuvre. Son père pouvait s’effarer de l’inégalité des fortunes? Ah! Ceux qui le jugeaient sur ses rudes façons ne le connaissaient guère. Avait-il jamais eu d’autre but, d’autre joie, que de gâter son «garçon»? Pourquoi avait-il ouvert des tranchées, percé des tunnels, amoncelé des remblais, creusé des ports, pourquoi ce formidable ouvrier avait-il sculpté la face de la terre, sinon pour faire plaisir à son garçon?

Que de caprices royalement exaucés! Cela se passait toujours de la même façon, comique et touchante. Son père le scrutait, le regard aigu, la tête inclinée:

—Alors ça ferait ton affaire?

—Oh! oui, papa.

—Eh bien, l’affaire est faite.

Que d’affaires faites, depuis les somptueux jouets mécaniques de la petite enfance jusqu’à la 60-chevaux de course où Paul évaporait son ardeur! Et ces deux ans de fouilles en Asie-Mineure, ces sommes énormes versées aux terrassiers indigènes!

Ah! par exemple, M. Duclos en voulait pour son argent. C’était son grand souci. Il fallait que son garçon fût content. Et malheur au joujou qui n’aurait pas vraiment fait l’affaire!