—Oh! Lucette, j’en reprendrais bien encore un petit peu ...
Par contre, l’autre visiteuse, Mme Chazelles, ne prenait rien. C’était une de ces femmes qui paraissent pauvres si bien vêtues qu’elles soient, une de ces femmes qui ont quelque chose d’inachevé dans le geste, la parole et le visage, qui ne sont pas d’aplomb dans la vie. Son mari, le beau Chazelles, était conservateur du musée Suffren, dont M. Savourette était lui-même l’architecte. De là, de vagues relations entre femmes. Mais on les disait en train de divorcer. Pourquoi? Certes, elle ne trompait pas le séduisant Chazelles. Comment consentait-elle à s’en séparer? Ce petit mystère intriguait Lucette. Mais au moment où Mme Chazelles semblait se décider aux confidences entre Mme Savourette et sa fille, Turquois entra. L’entretien dévia.
Depuis trois ans que Lucette était mariée, les Turquois étaient presque devenus des familiers du petit hôtel du Champ-de-Mars. L’été précédent, les deux ménages, rapprochés par la solitude de Brûlon, avaient beaucoup voisiné aux Barres. «Les mois de campagne comptent double», disait l’auteur dramatique dans son gros rire heureux. Et si Lucette se sentait surtout attirée par Mme Turquois, par sa belle sérénité qu’on devinait sensible, elle s’accoutumait au mari. Un gai compagnon, au demeurant, plein d’entrain, d’une continuelle bonne humeur, et dont la notoriété excusait les boutades et pimentait les gamineries.
A la condition, bien entendu, de ne rester qu’un gai compagnon. Or, il fallait lui rendre justice. Ce libertin n’avait jamais courtisé Lucette. Pas la moindre allusion. Et cela s’expliquait pour qui le connaissait. Maintenant qu’on parlait librement devant elle, la jeune femme savait la spécialité de Turquois, de s’attaquer presque uniquement aux ménages qui se lézardent, de profiter de la première évasion d’une épouse irritée ou déçue. Il se vantait presque de son flair, cet instinct de requin qui suit le navire où quelqu’un va mourir, qui guette le moment où l’on jettera le mort par-dessus le bastingage ...
On le félicita du succès de sa dernière pièce, La Meute, dont la vogue durait depuis le début de l’hiver. Il expliqua:
—Savez pas pourquoi j’ai la veine? Regardez mes titres: L’Écran, La Crise, La Meute. Je les choisis de cinq lettres. Ça porte bonheur!
Il en riait encore pendant que Lucette, un peu choquée malgré l’habitude, lui versait du Zucco. Mais, pendant ce temps, Mme Savourette entraînait la pauvre petite Mme Chazelles dans un des coins du jardin d’hiver. Elle aussi, ce divorce l’intriguait. Ce Chazelles ne la rendait donc pas heureuse? Un si bel homme! Elle renoua:
—Alors, c’est vrai?
Mme Chazelles ébaucha, mollement:
—Oui. D’un commun accord ... on s’est arrangé ... Avec des relations, c’est toujours facile, de divorcer ...