—Mais n’as-tu pas ton mari?... Tu te plaindrais, toi qui as le tien tout le temps, qui peux t’intéresser à ses travaux!... Tu veux rire.

Lucette, évasive, expliqua:

—Rien ne m’a préparée à les suivre ... Je craindrais de le déranger.

Elle disait vrai. Mais, cependant, elle restait frappée par cette simple remarque. Une fois de plus, elle s’étonna de la béatitude où vivait sa mère. En voilà une qui pourtant n’avait guère son mari! Ses travaux d’architecte l’appelaient sans cesse au dehors, sur les chantiers, chez ses clients. Et même quand ils étaient ensemble, ne gardait-il pas l’habitude de coqueter, de lancer sa manchette à l’assaut dans toutes les directions? Cependant elle paraissait heureuse. Et Mme Turquois? Son cas était encore plus extraordinaire. Son «homme» disparaissait des mois entiers, s’affichait avec d’autres femmes. Pourtant elle lui restait passionnément attachée.

Comment pouvaient-elles se satisfaire de ces bribes d’affection qu’on leur jetait au passage, quand elle-même, qui ne quittait pas son mari, qui l’aimait, qui en était aimée, restait obscurément mécontente? Était-elle donc une petite créature insatiable, une façon de monstre? Et elle s’en effarait.

Mais à quoi bon appréhender l’avenir, puisqu’il ne se réalise jamais comme on l’imagine? Il est rarement redoutable pour les raisons qui le font redouter. Dès la rentrée, la vie, dans le petit hôtel du Champ-de-Mars, prit, sous une influence nouvelle, une allure, une direction toutes différentes de celles que prévoyait Lucette.

Après d’innombrables formalités, le Musée Suffren était enfin autorisé à entrer en possession des bijoux et des aquarelles dont Paul Duclos désirait le doter. Il fallut régler la disposition des vitrines et des tableaux, la mise en place des précieux objets, le libellé des inscriptions. Grosse affaire. Ce fut, tout octobre, entre le conservateur et le donateur, un continuel échange de vues. Et très vite, Chazelles devint un des familiers du logis.

Jusqu’alors, Lucette et son mari ne profitaient pas de toutes les occasions de sorties que leur offraient leur fortune et leurs relations. Au fond, bien qu’il fût toujours prêt à suivre sa femme, à servir ses moindres caprices, Paul était surtout attaché à son foyer, au sanctuaire que divinisait sa Lucette. Et elle-même se sentait trop médiocrement attirée au dehors pour chercher à l’entraîner. Mais Chazelles changea tout cela.

Sa situation actuelle et les camaraderies qu’il avait gardées dans la politique et la littérature lui ouvraient toutes les portes. Ses poches étaient toujours gonflées de cartes d’exposition et de coupons de loge. Avec lui, on entrait partout. Très averti, très friand, très expert, c’était le guide rêvé, le guide qui aime ce qu’il montre.