Un soir qu’elle était en voiture avec Chazelles,—car elle s’enhardissait à parcourir ainsi la ville, par un maladif désir de provoquer le danger, de corser l’aventure,—elle vit Paul ... Il cheminait doucement au long du trottoir. Il lisait un journal, à la lueur des réverbères et des devantures. Et si confiant, si loin de soupçonner qu’elle le frôlait presque aux côtés de son amant ... D’abord, elle eut peur, la peur instinctive d’être surprise. Mais surtout un attendrissement infini la bouleversa, fait de remords, de pitié, d’attachement. Là, plus peut-être encore qu’aux bras de l’autre, elle prit conscience de le tromper, de le trahir. Elle fut tentée d’ouvrir la portière, de s’élancer, de le rejoindre, de lui demander pardon, en pleine rue, à genoux. Et dans ce moment, elle n’éprouvait pour son amant que de la haine, cette haine où l’on confond le complice et la faute. Mais la voiture était passée ...
La vie, de ce soir-là, lui devint intolérable. Elle ne parvenait pas à se détacher complètement de Chazelles, à résister à toutes ses sollicitations pourtant attiédies. Elle s’acharnait à faire jaillir l’étincelle. Il lui en coûtait trop de reconnaître décidément qu’elle n’avait obéi qu’à de la curiosité, à du vice. Ce n’était pas vrai! Elle n’était pas vicieuse! D’ailleurs, eût-elle achevé de rompre, le passé n’en subsistait pas moins. Et, en même temps, le mensonge lui pesait tellement que parfois elle ouvrait la bouche pour tout avouer à son mari. Oui, avouer, au risque des pires cataclysmes, avouer pour sortir du bourbier, pour en finir ...
Puis, par un télégramme, Zonzon annonça ferme son retour pour le milieu de Mars, dans une huitaine. Trop tard, hélas! Trop tard pour la sauver. Et, au contraire, Lucette ne voyait plus en sa sœur qu’un juge trop clairvoyant qui saurait lui arracher la vérité, sans pouvoir l’absoudre.
Elle se débattait ainsi, dans une angoisse croissante, quand Mme Turquois lui annonça la convalescence de son petit garçon et son départ pour Brûlon, où le changement d’air achèverait de le rétablir. Son mari les accompagnerait. Alors, d’une impulsion:
—J’irai aux Barres, dit Lucette. Je vous aiderai. Je vous tiendrai compagnie quand M. Turquois devra s’absenter. Quand partez-vous?
—Demain.
—Nous ferons route ensemble.
Elle sautait sur l’occasion, sans songer plus loin. Échapper à Chazelles et à son mari, à la faute et au remords, retarder du même coup le premier regard de Zonzon. Et là-bas, dans la retraite, dans la solitude, prendre une résolution. Mais, avant tout, s’enfuir ...