—Oui, oui. Mais c’est égal, j’aurais bien voulu savoir ...
Elle se haussa vers lui et, de bouche à oreille, la main en écran, lui souffla:
—Secret professionnel ...
—Alors, décidément, on ne peut pas le connaître. C’est fichant.
Elle eut une petite moue malicieuse vers la moustache blanche:
—Croyez-moi: ça ne vous intéresserait plus.
Bien sûr, elle n’allait pas crier son secret sur les toits. Mais, tout de même, elle était bien contente et bien fière de son œuvre, la bonne Zonzon. Ah! certes, des esprits tournés vers un idéal austère et façonnés par des siècles religieux se froisseraient qu’une créature aussi fine, aussi délicate que Lucette fût ainsi asservie à son sexe et ramenée au bien par des voies si matérielles. Et cependant ... Est-ce que le continuel effort des hommes n’avait pas toujours tendu à utiliser toutes les puissances de la nature, à s’en faire autant d’armes pour améliorer leur sort? Le plus impérieux de tous les instincts ne devait-il pas servir, lui aussi, à la conquête du bonheur?
Oui, elle était fière de son œuvre. Et elle la contemplait encore, un peu à l’écart du petit groupe réuni autour du thé de cinq heures,—les Turquois, les deux Duclos, Lucette. Ah! ce brave Turquois pourrait bien exercer son flair de requin et rôder dans le sillage: rien ne tomberait du bastingage.
Et elle admirait Lucette dans sa grâce nouvelle, sa fraîcheur, son enjouement. Toujours ainsi la journée lui serait légère. Car elle en connaissait la fin délicieuse. Il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder ce joli profil animé qui, par instants, dans une rêverie charmante, se tournait vers le large horizon, vers le ciel perlé où déclinait le jour. Elle aussi attendait le soir ...
Paris-Serbonnes, 1908-1909.