LES BILLES

—Monsieur, il y a une automobile en panne presque devant la maison...

Le jardinier m'apporte la nouvelle.

—Bien. Merci. J'y vais.

Pauvres chauffeurs!... Arrêtés dans ce petit village, à cinq heures d'un soir d'hiver... Comme c'est jovial! A tout hasard, je vais me mettre à leur disposition.

Autour de la masse noire du phaéton, mal éclairée par une lanterne posée sur le sol, deux ombres veillent, très en fourrures. Aucun curieux alentour. La nuit a vidé la roule. Le dernier troupeau de moutons rentre, décelé seulement par son piétinement confus, ses bêlements mélancoliques.

J'approche. L'essieu arrière est soulevé par le cric. L'auto lève la jante.

Accroupi devant une roue, un gentleman-chauffeur dévisse un chapeau de fusée. Les mains aux genoux, sa compagne se penche sur lui.

J'offre mes services. On m'en remercie de bonne grâce. Mais ils sont inutiles. Il s'agit simplement d'une bille cassée, qu'il faut extraire avant qu'elle n'étende ses dégâts.

Ma foi, je vais assister à l'opération. Je suis curieux de voir l'état du roulement. Et puis, on ne sait pas. Au dernier moment, on aura peut-être besoin d'eau, de carbure ou d'essence. On sera bien content de me trouver. Et surtout, c'est si amusant, si passionnant, de déchiffrer ce problème vivant, de chercher ce que peuvent bien être ces inconnus que le hasard a jetés devant votre porte, de soulever un coin du voile.