Cependant, Marcel devait à la renommée de la maison Sancerre, à sa propre réputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hélas! elle marcha.

Mais, pour prolonger le séjour du jeune mécanicien, Renée Morez eut une inspiration. Elle souhaita d'apprendre à conduire. Quoi de plus naturel que de profiter de la présence d'un maître? Son vœu fut exaucé. Et les leçons commencèrent, sur la route, devant la maison, sous les yeux des parents ravis, en première vitesse.

Voici la dernière leçon. Marcel doit repartir le soir même pour Paris, sans avoir osé se déclarer aux parents, tant il est sûr d'un échec dans sa condition présente. Fouettés par la pensée de la séparation proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors de vue. Renée conduit. Il est penché sur elle, prêt à la moindre alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller côte à côte dans la vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue descente se déroule à leurs yeux alanguis. Happés par la pente, ils plongent délicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de la côte. Marcel est-il troublé par un trop proche voisinage? Avant d'avoir ébauché un geste, poussé un cri, il se voit jeté au fossé, lancé dans un champ, dans un panache formidable...

Cependant, les parents, peu à peu, s'effarent de ne pas revoir leur fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop distingué ne serait-il qu'un faux mécanicien? Se serait-il permis?... D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les voilà cambriolant les tiroirs de Marcel et de Renée, tirant au jour le chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit d'un enlèvement. Et ce séducteur se prétend de bonne famille! Oh! Mais le misérable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mêmes les fuyards. Car il faut éviter le scandale à tout prix.

Vite, on attelle le cheval à la charrette anglaise, gardée en attendant que cette maudite voiture soit en état. Madame monte, Monsieur fouette. Un garde, un métayer, un bûcheron successivement les renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvait immobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un bain d'eau de savon. Plus vile encore.

Tout à coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement autour de la voiture retournée... Leur fille est morte! Ils bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transporté les jeunes gens là, tout près. Les bras désignent un chalet au milieu d'un pré.

Ils volent. Et là, dès le seuil de la chambre, ils s'arrêtent, foudroyés. Dans le même lit, le drap au menton, le teint rose, les deux amoureux reposent côte à côte! Sans autre dommage qu'une commotion formidable, ils se réveillent lentement. Et, croyant rêver encore, ils se sourient...

La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et quêtant une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux mariés en voyage de noce.