Un coup de trompe, qu'elle reconnaît au son. La voiture débouche au prochain tournant. René conduit, à côté de son mécanicien. Il stoppe et, selon son habitude, lève la tête, envoie de la main un heureux bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme elle en est fière... Vite, elle se précipite dans l'escalier, monte à l'arrière du phaéton. La portière claque. En route...

Est-il rien de meilleur, après le vacarme de la rue, la marche énervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol écorché des sorties de Paris, les lèpres de la banlieue, est-il rien de meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses yeux sur le vaste horizon, enfin de s'épanouir à mesure que le site s'élargit et se pare?

Ces fines voluptés, Mme Evry les goûte avidement. Elle veut jouir de l'heure présente. Ce bon temps-là ne durera pas toujours. Il faudra bien, un jour ou l'autre, que son René se marie, fasse son nid. Mais à quoi bon se forger des soucis d'avance, se gâter son plaisir? Elle devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car René a des amis, des relations, toute une vie à lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu lui faire la part moins belle...

Une autre vie... Elle n'y songe jamais, à ce pan caché d'existence, sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas avoir son fils tout entier à elle seule.

Allons! Encore ces idées sombres. Elle en oublie la promenade. Où est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voilà qu'elle entraîne en même temps un carnet couvert en toile cirée noire, un carnet qu'elle ne connaît pas. Il s'ouvre tout seul à la dernière page écrite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de ce minutieux René, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en avoir marqué les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomètres parcourus, et même la quantité d'essence consommée.

L'étonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parlé, et surtout qu'elle ne l'ait pas trouvé plus tôt. Tiens... Il y a même une colonne, la dernière, réservée aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est tentée de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la discrétion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir. Mais c'est lui qui l'emporte.

Elle revient aux feuillets du début, court tout de suite à la dernière colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe, fréquemment répété: «Maman, Maman...» Le cher enfant! C'est elle qu'il a le plus souvent emmenée. Puis d'autres noms qui lui sont familiers: Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a souvent parlé, qu'elle a vus même, des ingénieurs de l'usine. D'autres encore, plus rares, qu'elle ne connaît pas.

Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le cœur... Elle a découvert, de-ci, de-là, une initiale, une H... Et désormais elle ne voit plus sur le petit carnet que cette lettre-là.

D'instinct, elle cherche toutes les lignes où la seule initiale figure à la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne René, le jour où il sort avec H... Naturellement!