—Un doigt d'armagnac?

—Un doigt d'enfant, alors.

—Comme c'est curieux, que les auberges et même les hôtels aient gardé ces vieux noms: la Poste, le Cheval Blanc, qui sentent la diligence, l'écurie et le crottin... Ou d'autres, l'Écu, le Grand Cerf, qui rappellent des coutumes abolies, des temps périmés... D'autres même qui ne riment à rien du tout, comme la Cloche, le Chapeau Rouge, ou qui sont inconsistants et vagues, comme l'Europe, les Voyageurs... Et qu'aucun, après dix ans, ne s'inspire encore de l'automobile!

—D'autant, dites donc, que les hôteliers lui doivent une fière chandelle, à l'automobile, une rude bougie! Depuis cinquante ans qu'ils tournaient de l'œil comme des poissons sur le sable...

—C'est d'autant plus curieux que les chemins de fer, eux, ont été plus favorisés. Ils ont immédiatement influencé les noms d'hôtel. La moindre station a tout de suite possédé son Hôtel de la Gare.

—Et nous n'avons aucun Hôtel du Garage!

—Pas même une auberge de la Panne!

—J'aimerais mieux la Bonne Panne!

—Vous blaguez, mais la question est peut-être plus importante qu'elle n'en a l'air. Si extraordinaire que cela paraisse, il suffit de changer le nom, la marque, l'apparence extérieure d'un être ou d'une chose, pour que cette chose ou cet être change foncièrement. Dès qu'un quidam arbore un ruban à sa boutonnière, il met plus de dignité dans sa vie. Une tenue correcte nous redresse; un vêtement lâche nous incite au laisser-aller. Un titre, un diplôme n'ajoutent rien à la valeur d'un individu, et cependant ils la stimulent. Prenez une attitude ou une face joyeuse, et, s'il faut en croire les physiologistes, il vous viendra des pensées joviales. De même, dans les sillons d'un front plissé, germeront des idées noires. Ainsi, au rebours de l'opinion admise, la forme peut réagir sur le fond.

—Alors, si je vous ai bien compris, du jour où nos aubergistes donneront à leur maison des noms empruntés au vocabulaire automobile, ce jour-là, des chambres Touring Club écloront aussitôt derrière leur façade?