Découragé, anéanti devant ces folles suggestions, ces éventualités formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le rapt, ou la crise, le scandale, la guerre, pour vaincre un «parce que...»? Mieux valait y renoncer.
Vint le soir de la fête. Le baron Suchard gardait un front soucieux, une mine accablée. Et quand Mlle Neigeblonde parut, sa petite tête nette et volontaire dressée au naturel sur ses épaules délicieuses, il sentit lui monter du fond de l'être une rage coupante d'amant évincé. Songer que pour émouvoir, pour toucher ce cœur qu'on devinait si proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des bouleversements à faire crouler le monde, des cataclysmes à faire craquer la terre!
Ah! pourquoi René Sancerre, au lieu de s'attaquer à Mlle Neigeblonde, ne s'était-il pas épris de sa camarade, Mlle Pervanche? Rien qu'à voir sa face tendre, son petit nez déluré, ses yeux humides, son allure bon garçon et son galbe généreux, on sentait qu'elle eût compris et consenti le sacrifice que tout un pays eût attendu de son esprit et de sa bonté.
Justement, elle accourait vers le président:
—Monsieur, monsieur, quelqu'un ne pourrait-il pas me faire répéter dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des chauffeurs?
René Sancerre passait, fantômal. Alors, une inspiration foudroya le baron Suchard. Pour un peu, il se fût jeté à genoux, afin de rendre grâce à la Providence des «Pétroleurs». Il appela:
—Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire répéter Mlle Pervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant à perdre. C'est bientôt son tour. Tenez, là, vous serez tranquilles.
Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies ouvertes donnaient sur la salle des fêtes. Ah! certes, il n'espérait pas que le triste amant se laissât prendre aux attraits de Mlle Pervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors Mlle Neigeblonde. Non, ce n'était pas cela qu'espérait le bon président.
Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'étroit canapé, lui penché sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avec les accents et les gestes de la passion, pas fâchée, peut-être, d'outrer ce rôle près du soupirant de son amie Neigeblonde.
Fut-elle mise en verve par la répétition? Les automobilistes français préféraient-ils sa grâce épanouie et bien vivante à l'âpre talent de Mlle Neigeblonde? Gardaient-ils à celle-ci une obscure et mâle rancune de sa cruauté envers Sancerre? Le certain, c'est que Mlle Pervanche obtint nettement plus de succès que sa camarade.