Songez donc que Mme Agil dîne ce soir même au Café de Paris. Une petite fête entre amis. Quatre couples. Et vous pensez si chacune des chères camarades va reluquer le chapeau de sa voisine. Il s'agit donc d'avoir sur la tête quelque chose de chic, de seyant, de signé par la bonne faiseuse, quelque chose qui soit à la mode, à l'extrême-pointe de la mode, quelque chose de radieux, d'éblouissant, à faire pâlir de jalousie les tendres amies.

Et maintenant, vous pouvez mesurer la force et l'étendue du malheur qui frapperait Mme Agil si elle n'entrait pas en possession de son nouveau chapeau. Ce serait la honte, le déshonneur. Ce serait à vomir la vie.

Toutes ces réflexions, Mme Agil les roule dans sa petite tête, tandis que sa limousine l'emporte chez la modiste. Il est grand temps. Bientôt sept heures. Derrière les vitres, c'est décembre hostile, le vent, la pluie glacée, la boue. On n'avance pas. Partout des encombrements, des barrages, des travaux. Pour tromper l'attente, Mme Agil, les yeux clos, évoque son nouveau chapeau tel qu'il lui apparut aux essayages, son ample forme tendue de satin luisant, ses panaches majestueux, toute son opulente splendeur qui donne au visage on ne sait quelle grâce affinée, quelle lumineuse douceur.

Enfin, la voiture s'arrête. Traverser le trottoir sous la radée, se jeter dans l'ascenseur, se ruer chez la modiste, autant de gestes que Mme Agil accomplit dans la lièvre et le rêve. Il est prêt! Elle le tient. Elle l'aura pour le dîner. On l'ensevelit religieusement dans un carton vaste comme une châsse. Et, suivi de Mme Agil frémissante, un groom le descend jusqu'à la voiture.

Et c'est alors que le drame éclate dans toute son horreur. Le carton n'entre pas dans la limousine! Il est plus large que la portière. Ainsi l'a voulu la mode, la tyrannique mode. Ah! le groom, le mécanicien et Mme Agil elle-même ont beau essayer tour à tour, de biais, de face, de profil, par-dessus, par-dessous. Le carton ne veut rien savoir.

Il y a là, pour la malheureuse, sous la pluie glacée, parmi les remous affairés des passants, quelques secondes d'angoisse affolée que je ne souhaite à personne. Elle imagine le dîner au restaurant. Elle s'y voit avec le même chapeau que la dernière fois, sous les regards méprisants et ravis de ses bonnes amies. La pensée la traverse de s'enfuir à pied, l'énorme carton au bras. Hélas! elle n'arriverait jamais assez vite. Sept heures passées, déjà! Que faire?

Mais la vie tient en réserve, pour ces moments extrêmes, des ressources insoupçonnées d'énergie. A ces minutes décisives, où se révèlent les vrais caractères, l'instinct, le tout-puissant instinct se réveille et souffle les mots qu'il faut. Mme Agil fut à la hauteur des circonstances:

—Placez-le à côté du chauffeur! dit-elle.

En effet, n'était-ce pas la bonne, la simple solution? Du moins la pauvre petite Mme Agil se flattait de ce fol espoir. Mais il fallut bientôt déchanter. Des craintes, qu'elle n'avait pas entrevues dans le premier instant, l'assaillirent dès que la voiture fut en marche.