La justice et la puissance de Dieu sont inséparablement liées l'une à l'autre; c'est en vain que nous faisons appel à lui pour obtenir son intervention quand notre cause est mauvaise. Il faut, lorsque nous le prions, que notre âme soit pure et qu'au moins à ce moment, nous ne soyons pas animés de mauvais sentiments; sinon, nous lui apportons nous-mêmes les verges pour nous châtier; au lieu de pallier notre faute, nous l'aggravons en nous présentant à celui auquel nous devrions demander pardon, dans des dispositions haineuses qui constituent un manque de respect. C'est pourquoi je ne loue guère ceux que je vois prier Dieu très souvent et très régulièrement, alors que les actes qui accompagnent leurs prières ne témoignent ni repentir, ni intention de s'amender: «Pour te livrer la nuit à l'adultère, tu te couvres la tête d'une cape gauloise (Juvénal).»

La conduite d'un homme qui associe la dévotion à une vie exécrable me semble en quelque sorte plus condamnable que celle de celui qui, conséquent avec lui-même, se montre dissolu sous tous rapports; et cependant nous voyons tous les jours l'Église refuser de laisser pénétrer et d'admettre dans sa société des personnes qui s'obstinent dans une voie particulièrement répréhensible.

Le plus souvent nous prions par habitude.—Nous prions parce que c'est l'usage et la coutume; ou, pour mieux dire, lisant ou marmottant nos prières, nous faisons semblant de prier. Il m'est pénible de voir faire trois signes de croix au «Bénédicite» et autant aux «Grâces», à des personnes qui, pendant toutes les autres heures du jour, pratiquent la haine, l'avarice et l'injustice; cela me déplaît d'autant plus que j'ai ce signe en grande vénération et que j'en fais continuellement usage, chaque fois même que je suis pris de bâillement. Aux vices, leur heure; à Dieu, la sienne; cela se compense et satisfait à tout! C'est miracle de voir se succéder des actions si diverses, si bien liées les unes aux autres qu'on n'aperçoit ni interruption, ni changement, lors du passage de l'une à l'autre, quand l'une prend fin et que l'autre commence. Quelle prodigieuse conscience que celle dont le calme ne se dément pas alors qu'elle abrite en elle, à la fois, le crime et le juge qui s'y tiennent compagnie, vivant en bonne intelligence et si paisiblement.

Que peuvent valoir les prières de ceux qui vivent dans une inconduite continue.—Un homme qui ne cesse d'avoir en tête des idées libidineuses et qui a conscience de la réprobation divine que cela lui vaut, que dit-il à Dieu quand il l'en entretient? qu'il s'en repent, et aussitôt après il y retombe. S'il était pénétré de sa justice et de sa présence, ainsi qu'il le dit, et que son âme en fût touchée, si court que soit ce moment de pénitence, la crainte seule y ramènerait si souvent sa pensée que, sur-le-champ, il triompherait des vices qui lui sont habituels, si enracinés qu'ils soient en lui.—Et que dire de ces gens qui passent leur vie entière à jouir et à bénéficier de ce qu'ils savent être péché mortel! Pourtant il existe des métiers et des situations, admis par la société, qui vivent du vice? Un individu se confessant à moi, me contait avoir passé sa vie, pour ne perdre ni son crédit ni les charges dont il était honoré, à faire profession et pratiquer une religion qu'il estimait compromettre son salut éternel et contraire à celle qu'il avait en son cœur; combien devait lui coûter une semblable attitude? Comment tous ces gens justifient-ils leur conduite, quand ils comparaissent devant la justice divine? Leur repentir les obligerait à une réparation effective et manifeste à laquelle ils ne satisfont pas; ils ne peuvent donc s'en prévaloir, ni vis-à-vis de Dieu, ni vis-à-vis de nous; et quelle hardiesse est la leur de demander pardon sans accorder réparation ni éprouver de repentir?—Je tiens qu'il en est des premiers qui mêlent la dévotion à l'inconduite, comme de ceux-ci qui passent leur vie dans la débauche; mais il est encore moins facile de les ramener de leur obstination que ces derniers. Les variations incessantes, subites, allant d'un extrême à l'autre dans les croyances qu'ils feignent d'avoir, sont pour moi incompréhensibles: elles dénotent un état d'âme en proie à une lutte constante et angoissante, dont nous ne pouvons nous faire idée.

Quelle prétention que de penser que toute croyance autre que la nôtre est entachée d'erreur.—Combien me paraissait fantastique la prétention de ceux qui, en ces dernières années, reprochaient à quiconque avait une intelligence tant soit peu lucide et professait la religion catholique, que son obéissance n'était qu'une feinte de sa part, et qui, pour lui faire honneur, allaient jusqu'à dire que, quelles que fussent les apparences, il était impossible que dans son for intérieur il ne fût comme eux pour la religion réformée! Fâcheuse maladie que celle de se croire si fort, qu'on en arrive à se persuader que d'autres ne peuvent croire le contraire de ce que vous croyez vous-même, et, ce qui est plus fâcheux encore, qu'on soit imprégné d'un esprit tel, qu'un changement dans sa fortune présente soit un sujet de préoccupation plus grande que ce que nous avons à espérer ou à craindre dans l'éternité. On peut m'en croire, si rien n'a été capable, dans ma jeunesse, de me faire sortir de ma réserve, la profonde incertitude et les difficultés résultant de ces idées de réforme qui venaient de naître, y ont été pour beaucoup.

Les psaumes de David ne devraient pas être chantés indifféremment par tout le monde, ni la Bible se trouver dans toutes les mains.—Ce n'est pas sans raison sérieuse, ce me semble, que l'Église interdit que tout le monde, sans distinction de personnes, d'âge et de sexe, s'arroge la faculté téméraire et indiscrète de commenter et psalmodier ces chants sacrés et divins que le Saint-Esprit a inspirés à David. Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec réserve et y apporter une attention qui témoigne de l'honneur et du respect qu'on lui doit; ces chants, par leur origine divine, ont un autre but que de développer nos poumons et charmer nos oreilles; c'est de la conscience, et non de la bouche, qu'ils doivent émaner. Il n'est pas admissible qu'on permette à un garçon de boutique d'en causer et de s'en amuser, en même temps que lui passent par la tête d'autres idées vaines et frivoles; ce n'est pas davantage raisonnable de voir le Livre saint, où sont décrits les mystères sacrés de notre foi, être lu et passer de mains en mains dans les antichambres et les cuisines; jadis, c'étaient des mystères à méditer; à présent, ce ne sont plus que des prétextes à amusements et distractions.

Ce n'est pas en passant, et dans des assemblées tumultueuses, qu'il faut étudier un sujet si sérieux et si digne de vénération; ce doit être dans le calme et de propos délibéré, ces méditations être toujours précédées du «Sursum corda» (haut les cœurs), cette préface de l'office divin, et notre attitude y témoigner de l'attention particulière et du respect que nous y apportons. Cette étude n'est pas du ressort de tout le monde; seuls doivent s'y adonner ceux qui y sont voués et que Dieu y appelle; les méchants, les ignorants en deviennent pires qu'avant; ce n'est pas une histoire à raconter, c'est une histoire à révérer, à craindre et à adorer.—Plaisantes gens en vérité que ceux qui s'imaginent l'avoir mise à la portée du peuple, parce qu'ils l'ont traduite en langage populaire! N'est-ce donc qu'une affaire de mots, et cela suffit-il pour que le vulgaire comprenne ce qui y est écrit. Je dirai plus, pour lui en apprendre bien peu, on imprime à sa foi un mouvement rétrograde; celui qui est complètement ignorant et qui s'en rapporte à autrui, est en bien meilleure voie et sait bien plus que celui dont la science se dépense en paroles, n'a rien de sérieux et ne fait qu'alimenter sa présomption et sa témérité.

Il n'y a pas d'entreprise plus dangereuse que la traduction de la Bible en langue vulgaire.—Je crois aussi que la liberté laissée à chacun de répandre, traduite en tant d'idiomes différents, la parole sacrée dont l'importance est si grande, est chose beaucoup plus dangereuse qu'utile. Les juifs, les musulmans et presque tous les peuples d'autre religion, conservent précieusement et avec vénération leurs mystères sacrés, dans la langue même en laquelle, dès l'origine, ils leur ont été transmis; et il semble que c'est à juste titre que toute altération, toute modification y soient interdites. Sommes-nous certains que, chez les Basques et en Bretagne, il y ait des gens assez qualifiés pour faire accepter la traduction en ces langues de nos Saintes Écritures? Rien dans l'Église universelle n'est plus ardu et n'a plus d'importance; en prêchant ou en parlant les interprétations demeurent vagues, elles ne s'imposent pas, peuvent être modifiées et ne portent que sur des points partiels: il n'en est pas de même avec des traductions.

Une grande prudence est à apporter dans l'étude des questions dogmatiques.—Un historien grec, qui était chrétien, reproche avec raison à son siècle que les secrets de notre religion fussent divulgués partout, livrés aux mains des moindres artisans et que chacun pût en discuter et en parler à son idée. Nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des plus purs mystères confiés à notre piété, devrions avoir grande honte, remarquait-il, de les voir profanés dans la bouche de gens ignorants du bas peuple, alors que les Gentils interdisaient à Socrate, à Platon et aux plus sages de s'enquérir et de parler de choses commises à la discrétion des prêtres de Delphes.—Ce même historien dit aussi que l'intervention des princes, quand il est question de théologie, est dirigée non par le zèle, mais par la colère; le zèle procède de la raison divine et de la justice, son action s'exerce régulière et modérée; il se transforme en haine et envie, et au lieu de blé et de raisin, produit de l'ivraie et des orties, quand une passion humaine intervient.—Un autre n'était pas moins dans le vrai quand, donnant un conseil à l'empereur Théodose, il lui disait que les discussions ne calment pas tant les schismes de l'Église, qu'elles ne les suscitent et engendrent les hérésies; qu'en conséquence, il fallait éviter tout débat, toute argumentation méthodique et s'en tenir uniquement aux prescriptions et aux formules de la foi, telles que les anciens les ont établies.—L'empereur Andronic, rencontrant dans son palais * deux des grands de sa cour discutant contre Lapodius sur un des points les plus importants de notre religion, les tança vertement, allant jusqu'à les menacer de les faire jeter à la rivière, s'ils continuaient.—De nos jours, les femmes, les enfants en remontrent sur les lois ecclésiastiques aux vieillards les plus expérimentés, alors que la première des prescriptions de Platon allait jusqu'à leur interdire de s'occuper des motifs qui avaient présidé à l'établissement des lois civiles, qui sont à considérer au même titre que les ordonnances divines et comme en tenant lieu, et qu'en même temps qu'il permettait aux vieillards d'en converser entre eux et avec les magistrats, il ajoutait: «mais ce devra toujours être en dehors de la présence des jeunes gens et de toute personne profane».

Un évêque a écrit qu'à l'autre bout du monde, il y a une île que les anciens nommaient Dioscoride, remarquable par sa fertilité en arbres de toutes sortes, ses fruits et la salubrité de son climat. Le peuple en est chrétien: il a des églises et des autels dont la croix, à l'exclusion de toute autre image, est le seul ornement; il est exact observateur des jeûnes et des fêtes, paie régulièrement la dîme au clergé, et sa chasteté est telle que personne ne peut y connaître plus d'une femme en sa vie. Au demeurant, content de son sort, au point qu'isolé au milieu des mers, il ne connaît pas l'usage des navires; si simple, que, bien que strict observateur de la religion, il n'en connaît pas un seul mot, ce qui paraîtra incroyable à qui ne sait que les païens, si dévots dans leur idolâtrie, ne connaissaient de leurs dieux que le nom et la statue: Ménalippe, une des anciennes tragédies d'Euripide, * commençait ainsi: «O Jupiter, toi dont je ne connais rien que le nom!»