Non seulement le vent des événements m'agite suivant d'où il vient, mais de plus je m'agite moi-même et me trouble par l'instabilité de la position en laquelle je suis; qui s'examine de près, ne se voit guère, en effet, deux fois dans le même état. Je donne à mon âme tantôt un aspect, tantôt un autre, suivant le côté vers lequel je me tourne. Si je parle de moi de diverses manières, c'est que je me regarde de diverses façons; toutes les contradictions s'y rencontrent, soit sur le fond, soit dans la forme: honteux, insolent; chaste, luxurieux; bavard, taciturne; laborieux, efféminé; ingénieux, hébété; chagrin, débonnaire; menteur, sincère; savant, ignorant; libéral et avare autant que prodigue; tout cela, je le constate en quelque façon chez moi, selon qu'un changement s'opère en moi; et quiconque s'étudie bien attentivement, reconnaît également en lui, et jusque dans son jugement, cette même volubilité de sentiments et pareille discordance. Je ne puis porter sur moi un jugement complet, simple, solide, sans confusion ni mélange, ni l'exprimer d'un seul mot. Quand je traite ce point,«Distinguo» est un terme auquel il me faut constamment recourir.

Pour être véritablement vertueux il faudrait l'être dans toutes les circonstances de la vie.—Bien que je sois toujours d'avis qu'il faut dire du bien de ce qui est bien, et prendre plutôt en bonne part tout ce qui se prête à être envisagé de la sorte, pourtant notre organisation est si singulière que souvent le vice lui-même nous pousse à bien faire, si une action ne devait être jugée bonne que d'après l'intention qui l'a inspirée; c'est pourquoi un acte de courage ne saurait nous porter à conclure que celui qui l'a accompli est un homme valeureux; celui-là seul le serait bien effectivement qui le serait toujours et en toutes occasions.—Si la vertu était chez quelqu'un à l'état d'habitude et non un fait passager, elle ferait qu'il montrerait toujours la même résolution, quelque accident qui lui survienne; il serait le même, qu'il soit seul ou en compagnie; le même en champ clos ou dans une mêlée; car, quoi qu'on en dise, la vaillance n'est pas une dans la rue et autre aux camps. Il supporterait aussi courageusement une maladie dans son lit qu'une blessure à la guerre et ne craindrait pas plus la mort dans sa demeure que dans un assaut; nous ne verrions pas un même homme se lançant au travers d'une brèche avec une bravoure que rien n'arrête, se tourmenter ensuite, comme une femme, de la perte d'un procès ou d'un fils. Chez celui qui est lâche devant l'infamie et ferme dans la pauvreté, sensible sous le rasoir du barbier et insensible en face des épées de ses adversaires, l'acte est louable, lui-même ne l'est pas.—Il est des Grecs, dit Cicéron, qui ne peuvent soutenir la vue des ennemis et qui se montrent résignés quand ils sont malades; l'inverse se produit chez les Cimbres et les Celtibériens: «Rien n'est stable, dont le point de départ n'est pas un principe invariable (Cicéron).»

Peu d'hommes ont de belles qualités qui ne présentent des taches.—Il n'est point de vaillance plus grande en son genre que celle d'Alexandre le Grand, et cependant chez lui-même elle ne se reproduit pas en tout; elle ne s'applique qu'à un ordre de choses déterminé, encore n'y atteint-elle pas toujours sa plénitude; et, bien qu'incomparable, elle présente cependant encore des taches. C'est ce qui fait que nous le voyons si éperdument troublé aux plus légers soupçons qu'il a de complots que son entourage peut tramer contre sa vie, et que, dans ses recherches pour les déjouer, il se montre d'une si violente injustice dépassant toute mesure et témoigne d'une crainte tout à fait en dehors du jugement dont il fait preuve d'ordinaire. La superstition à laquelle il était si fortement enclin, ressemble bien aussi à de la pusillanimité, et l'excès de pénitence qu'il s'impose après le meurtre de Clitus, est également un signe de l'inégalité de son courage.—Nous sommes un composé de pièces rapportées, et voulons qu'on nous honore quand nous ne le méritons pas.—La vertu ne veut être pratiquée que pour elle-même; si, dans un autre but, on lui emprunte parfois son masque, elle nous l'arrache aussitôt du visage. Quand notre âme en est pénétrée, elle forme comme un vernis vif et adhérent, qui fait corps avec elle, et, si on veut l'en arracher, elle emporte le morceau.—Voilà pourquoi, pour juger d'un homme, il faut suivre longuement sa trace, fouiller sa vie, et, si la constance n'apparaît pas comme le principe fondamental de ses actes, «dans la route qu'il s'est choisie (Cicéron), si son allure, ou plutôt sa voie, car il est licite d'accélérer ou de ralentir l'allure, s'est modifiée suivant les circonstances diverses dans lesquelles il s'est trouvé, abandonnons-le; comme la girouette, il va tournant comme vient le vent, suivant la devise de notre Talbot.

Notre inconstance dans la vie vient de ce que nous n'avons pas de règle de conduite bien définie.—Ce n'est pas merveille, dit Sénèque, que le hasard puisse tant sur nous, puisque c'est par lui que nous existons. Celui qui n'a pas orienté sa vie, d'une façon générale, vers un but déterminé, ne peut, dans ses diverses actions, en agir pour le mieux; n'ayant jamais eu de ligne de conduite, il ne saurait coordonner, rattacher les uns aux autres les actes de son existence. A quoi bon faire provision de couleurs, à qui ne sait ce qu'il est appelé à peindre? Personne ne détermine d'un bout à l'autre la voie que, dans sa vie, il projette de suivre; nous ne nous décidons que par tronçon, au fur et à mesure que nous avançons. L'archer doit d'abord savoir le but qu'il doit viser, puis il y prépare sa main, son arc, sa corde, sa flèche et ses mouvements; nos résolutions à nous se fourvoient, parce qu'il leur manque une orientation et un but. Le vent n'est jamais favorable pour qui n'a pas son port d'arrivée déterminé à l'avance.—Je ne partage pas l'avis exprimé par ce jugement qui, sur le vu d'une de ses tragédies, déclare Sophocle, contre le dire de son fils, capable de diriger ses affaires domestiques.—Je ne trouve pas davantage bien logique la déduction admise par les Pariens envoyés pour réformer le gouvernement des Milésiens: après avoir visité l'île, relevé les terres les mieux cultivées, les exploitations agricoles les mieux tenues et pris les noms de leurs propriétaires, dans une assemblée de tous les citoyens tenue à la ville, ils mirent à la tête de l'État et investirent de toutes les charges de la magistrature ces mêmes propriétaires, estimant que le soin qu'ils apportaient à leurs affaires personnelles était garant de celui avec lequel ils géreraient les affaires publiques.

La difficulté de porter un jugement sur quelqu'un en connaissance de cause devrait retenir beaucoup de gens qui s'en mêlent.—Nous sommes tous formés de pièces et de morceaux, assemblés d'une façon si informe et si diverse, que chaque pièce joue à tous moments; d'où, autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui: «Soyez persuadés qu'il nous est bien difficile d'être toujours le même (Sénèque).»—Puisque l'ambition peut amener l'homme à être vaillant, tempérant, libéral et même juste; puisque l'avarice peut donner du courage à un garçon de boutique, élevé à l'ombre et dans l'oisiveté; le mettre assez en confiance pour qu'il s'aventure au loin du foyer domestique, dans un frêle bateau, à la merci des vagues et de Neptune en courroux, qu'elle va jusqu'à enseigner la discrétion et la prudence; que Vénus elle-même arme de résolution et de hardiesse le jeune homme encore soumis à l'autorité et aux corrections paternelles, et fait oser la pucelle au cœur tendre, encore sous l'égide de sa mère: «Sous les auspices de Vénus, la jeune fille passe furtivement à travers ses gardiens endormis, et seule, dans les ténèbres, va rejoindre son amant (Tibulle)»; ce n'est pas le fait d'un esprit réfléchi, de nous juger simplement sur nos actes extérieurs; il faut sonder nos consciences et voir à quels mobiles nous avons obéi. C'est là une tâche élevée autant que difficile, et c'est pourquoi je voudrais voir moins de gens s'en mêler.

CHAPITRE II. [(ORIGINAL LIV. II, CH. II.)]
De l'ivrognerie.

Tous les vices ne sont pas de même gravité; il y a des degrés entre eux.—Le monde n'est que variété et dissemblance; les vices ont tous un point commun, et ce point c'est que tous sont vices. Les stoïciens ajoutent: Quoique tous les vices soient des vices, ils présentent des degrés; on ne peut admettre en effet que celui qui en a franchi de cent pas la limite: «Dont on ne peut s'écarter en aucun sens, sans s'égarer hors du droit chemin (Horace)», ne soit pas plus coupable que celui qui ne l'a dépassée que de dix; que le sacrilège ne soit pas pire que le vol d'un chou dans notre jardin: «On ne prouvera jamais par de bonnes raisons, que le vol de choux dans un jardin soit un aussi grand crime que de se rendre de nuit coupable d'un sacrilège (Horace).»

Il y a dans le vice autant de diversité qu'en toute autre chose. Ne pas tenir compte de l'échelle de gravité des péchés, les confondre, est chose dangereuse; les meurtriers, les traîtres, les tyrans y trouvent trop d'avantages; il n'est pas admissible que de ce qu'un autre est paresseux, enclin à la luxure ou manque à la dévotion, leur conscience à eux s'en trouve soulagée. Chacun est porté à aggraver le péché de son prochain et à atténuer le sien. Souvent ceux mêmes chargés de nous instruire, les classifient mal à mon sens. Socrate disait que le principal rôle de la sagesse est d'enseigner ce qui est bien et ce qui est mal, et d'en faire saisir la différence; nous, chez qui ce qu'il y a de meilleur est encore vice, nous devrions de même avoir un enseignement qui nous fasse exactement saisir la différence des vices entre eux; faute de quoi, par manque de précision, les gens vertueux et les méchants se confondent et restent inconnus.

L'ivrognerie est on vice grossier, qui n'exige ni adresse, ni talent, ni courage.—L'ivrognerie, entre tous, est un vice grossier, qui rapproche l'homme de la brute. L'esprit a une certaine part dans les autres vices; il y en a qui ont, pourrait-on dire, je ne sais quoi de généreux; d'autres auxquels participent le savoir-faire, l'activité, la vaillance, la prudence, l'adresse, la finesse; l'ivrognerie, elle, est bestiale et ne fait qu'avilir. Aussi, la nation qui, de nos jours, est la moins policée, est-elle celle où ce vice est le plus pratiqué. Les autres vices altèrent notre bon sens; celui-ci l'anéantit et occasionne au corps un trouble général: «Quand l'action du vin l'emporte, les membres s'alourdissent, les jambes vacillent, la langue s'embarrasse, l'esprit s'égare, les yeux s'obscurcissent; puis, ce sont des cris, des hoquets, des injures (Lucrèce).»

Dans l'ivresse on n'est plus maître de ses secrets, quoique à cet égard il y ait eu des exceptions; on va jusqu'à perdre tout sentiment de ce qui vous survient.—Le pire de tous les états pour l'homme, est celui où il n'a plus connaissance de lui-même et ne se gouverne plus. Entre autres choses, ne dit-on pas que le vin, qui amène celui qui en a trop pris à étaler ses plus intimes secrets, est comme le moût, dont le bouillonnement, lorsqu'il est en fermentation dans la cuve, fait remonter à la surface tout ce qui était au fond. «O Bacchus! c'est ton vin joyeux qui arrache au sage ses plus secrètes pensées (Horace).»—Josèphe raconte qu'en le faisant boire à l'excès, il amena certain ambassadeur que les ennemis lui avaient dépêché, à lui faire confidence de tout ce qui l'intéressait.—Par contre Auguste, qui avait initié Lucius Pison, celui qui avait conquis la Thrace, à ses affaires les plus intimes, n'eut jamais lieu de s'en repentir; non plus que Tibère, de Cossus auquel il contait tout ce qu'il projetait; et nous savons de source certaine que Pison et Cossus étaient tellement portés à trop boire, qu'il fallut souvent les ramener l'un et l'autre du Sénat, parce qu'ils étaient ivres: «Les veines enflées, comme de coutume, du vin qu'ils avaient bu la veille (Virgile).»—Quand se forma le complot qui aboutit à la mort de César, Cimber qui en reçut confidence, communication à laquelle il répondit plaisamment: «Comment supporterais-je un tyran, moi qui ne puis supporter le vin», quoiqu'il s'enivrât souvent en conserva le secret aussi fidèlement que Cossius qui ne buvait que de l'eau.—Nous voyons les Allemands qui servent dans nos troupes, alors qu'ils sont gorgés de vin, conserver souvenir du quartier où ils sont logés, du mot d'ordre et de leur place dans le rang: «Et il n'est pas facile de les vaincre, tout ivres, tout bégayants, tout titubants qu'ils sont (Juvénal).»