Cette étude de soi-même est toutefois des plus délicates.—Je tiens qu'il faut être prudent quand on se juge soi-même, et apporter la même conscience, qu'on s'apprécie soit en bien soit en mal. Si je me croyais bon et sage * ou peu s'en faut, je le crierais à tue-tête. Dire de soi moins qu'il n'y en a, c'est de la sottise et non de la modestie; se faire moindre qu'on ne vaut, c'est, d'après Aristote, lâcheté et pusillanimité; jamais la vertu n'a recours à la fausseté et jamais la vérité ne doit être un sujet d'erreur. Dire de soi plus qu'il n'y en a, ce n'est pas toujours présomption, souvent aussi c'est sottise; se complaire outre mesure de ce que l'on est, tomber exagérément en extase devant soi-même est, à mon avis, la façon dont se traduit ce vice. Le seul remède pouvant en procurer la guérison, c'est de faire tout le contraire de ce que nous prêchent ceux qui nous défendent de parler de nous et, par conséquent, de reporter plus encore nos pensées sur nous-mêmes. L'orgueil réside dans la pensée, la langue ne peut jamais y avoir qu'une bien légère part.

S'occuper de soi n'est pas se complaire en soi; c'est le moyen de se connaître, ce qui est le commencement de la sagesse.—Il semble que le temps que l'on a passé à s'observer soit, pour ceux qui critiquent cette étude de soi-même, comme si on le passait à s'admirer; que se pratiquer et s'analyser, ce soit trop se chérir. Il n'y a que ceux qui se tâtent superficiellement qui donnent dans ces exagérations, que ceux qui se contemplent quand ils ont terminé leurs affaires, qui trouvent que s'entretenir avec soi-même c'est rêver et perdre son temps, que travailler à son développement intellectuel c'est faire des châteaux en Espagne, s'estimant être à eux-mêmes indifférents et étrangers.—Que celui qu'enivre sa science quand il regarde au-dessous de lui, lève les yeux au-dessus et regarde les siècles passés: il baissera de ton en voyant les milliers d'esprits à la cheville desquels il ne saurait s'élever; s'il éprouve quelque vanité de sa vaillance, qu'il se souvienne de ce qu'ont accompli Scipion, Épaminondas, tant d'armées et tant de peuples qui le laissent si loin derrière eux. Nulle qualité dont il sera spécialement doué, n'enorgueillira celui qui mettra en balance les imperfections et les faiblesses qui, sous d'autres rapports, sont en si grand nombre en lui, et, en fin de compte, le néant auquel aboutit tout ce qui touche à l'humanité. Socrate seul a poursuivi sincèrement l'application du précepte qu'il tenait d'Apollon: «Connais-toi toi-même»; cela l'a amené au mépris de lui-même et aussi à ce que seul il a été jugé digne par la postérité du nom de Sage. Qui se connaîtra de la sorte, se fasse hardiment connaître aux autres par sa propre bouche.

FIN DU PREMIER VOLUME.


TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


Pages.
Avertissement du traducteur.[I]
Table générale des chapitres.[1]
Annexe alphabétique.[6]
ESSAIS.
Av lectevr.—L'auteur au lecteur.[14]
LIVRE PREMIER.
Chapitre I.Par diuers moyens l'on arriue à pareille fin.[16]
Chapitre II.De la tristesse.[22]
Chapitre III.Nos affections s'emportent au delà de nous.—Nous prolongeons nos affections et nos haines au delà de notre propre durée.[28]
Chapitre IV.Comme l'âme descharge les passions sur les obietcs faux, quand les vrais lui déffaillent.—L'âme exerce ses passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison, quand ceux, cause de son délire, échappent à son action.[40]
Chapitre V.Si le chef d'vne place assiegée doit sortir pour parlementer.—Le Commandant d'une place assiégée doit-il sortir de sa place pour parlementer.[44]
Chapitre VI.L'heure des Parlements dangereuse.—Le temps durant lequel on parlemente est un moment dangereux.[50]
Chapitre VII.Que l'intention iuge nos actions.—Nos actions sont à apprécier d'après nos intentions.[54]
Chapitre VIII.De l'oisiueté.[56]
Chapitre IX.Des menteurs.[58]
Chapitre X.Du parler prompt ou tardif.—De ceux aptes à parler de prime-saut, et de ceux auxquels un certain temps est nécessaire pour s'y préparer.[68]
Chapitre XI.Des prognostications.—Des pronostics.[72]
Chapitre XII.De la constance.[78]
Chapitre XIII.Ceremonie de l'entreueue des Rois.—Cérémonial dans les entrevues des rois.[84]
Chapitre XIV.On est puny pour s'opiniastrer à vne place sans raison.—On est punissable quand on s'opiniâtre à défendre une place au delà de ce qui est raisonnable.[86]
Chapitre XV.De la punition de la couardise.—Punition à infliger aux lâches.[88]
Chapitre XVI.Vn traict de quelques Ambassadeurs.—Façon de faire de quelques ambassadeurs. [92]
Chapitre XVII.De la peur.[98]
Chapitre XVIII.Qu'il ne faut iuger de nostre heur qu'après la mort.—Ce n'est qu'après notre mort qu'on peut apprécier si nous avons été heureux ou malheureux.[102]
Chapitre XIX.Que philosopher c'est apprendre à mourir.[106]
Chapitre XX.De la force de l'imagination.[132]
Chapitre XXI.Le profit de l'vn est dommage de l'autre.—Ce qui est profit pour l'un, est dommage pour l'autre.[154]
Chapitre XXII.De la coustume, et de ne changer aisément vne loy receue.—Des coutumes et de la circonspection à apporter dans les modifications à faire subir aux lois en vigueur.[154]
Chapitre XXIII.Diuers euenemens de mesme conseil.—Une même ligne de conduite peut aboutir à des résultats dissemblables.[186]
Chapitre XXIV.Du pedantisme.[202]
Chapitre XXV.De l'institution des enfans.[226]
Chapitre XXVI.C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance.—C'est folie de juger du vrai et du faux avec notre seule raison.[288]
Chapitre XXVII.De l'amitié.[296]
Chapitre XXVIII.Vint neuf sonnets d'Estienne de la Boetie.[318]
Chapitre XXIX.De la moderation.[344]
Chapitre XXX.Des Cannibales.[352]
Chapitre XXXI.Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines.—Il faut apporter beaucoup de circonspection quand on se mêle de porter un jugement sur les décrets de la Providence.[376]
Chapitre XXXII.De fuir les voluptez au prix de la vie.—Les voluptés sont à fuir, même au prix de la vie.[380]
Chapitre XXXIII.La fortune se rencontre souuent au train de la raison..—La fortune marche souvent de pair avec la raison.
Chapitre XXXIV.D'vn défaut de nos polices.—Une lacune de notre administration.[388]
Chapitre XXXV.De l'vsage de se vestir.[392]
Chapitre XXXVI.Du ieune Caton.—Sur Caton le jeune ou d'Utique.[398]
Chapitre XXXVII.Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose.[404]
Chapitre XXXVIII.De la solitude.[410]
Chapitre XXXIX.Consideration sur Cicéron.[430]
Chapitre XL.Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l'opinion que nous en auons.—Le bien et le mal qui nous arrivent, ne sont souvent tels que par l'idée que nous nous en faisons.[440]
Chapitre XLI.De ne communiquer sa gloire.—L'homme n'est pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a acquise.[476]
Chapitre XLII.De l'inegalité qui est entre nous.[480]
Chapitre XLIII.Des loix somptuaires.[496]
Chapitre XLIV.Du dormir.[500]
Chapitre XLV.De la battaille de Dreux.[504]
Chapitre XLVI.Des noms.[508]
Chapitre XLVII.De l'incertitude de nostre iugement.[518]
Chapitre XLVIII.Des destriers.—Des chevaux d'armes.[528]
Chapitre XLIX.Des coustumes anciennes.—Des coutumes des anciens.[544]
Chapitre L.De Democritus et Heraclitus.[552]
Chapitre LI.De la vanité des parolles.[558]
Chapitre LII.De la parsimonie des anciens.[564]
Chapitre LIII.D'vn mot de Cæsar.[564]
Chapitre LIV.Des vaines subtilitez.—Inanité de certaines subtilités.[566]
Chapitre LV.Des senteurs.—Des odeurs.[574]
Chapitre LVI.—Des prieres.[578]
Chapitre LVII.De l'aage.[594]
LIVRE SECOND.
Chapitre I.De l'inconstance de nos actions.[600]
Chapitre II.De l'yurongnerie.[612]
Chapitre III.Coustume de l'Isle de Cea.[628]
Chapitre IV.A demain les affaires.[654]
Chapitre V.De la Conscience.[658]
Chapitre VI.De l'exercitation.—De l'exercice.[664]

ERRATA DU PREMIER VOLUME.

Page 502, lig. 43.—Au lieu de: «esfleuée» lire: «esleuée»