Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant
de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par
Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie•
au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols,
fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que
sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes:
et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent
pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans4
Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis.
Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou
ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce
seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté
et de malice, et de la chastier pour telle.

CHAPITRE XVI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XVI.)]
Vn traict de quelques ambassadeurs.

I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours•
quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne
des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux,
auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.
Basti al nocchiero ragionar de' venti,
Al bifolco dei tori, et le sue piaghe1
Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti.
Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit
plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant
que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche
qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn•
bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien
Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à
bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il
parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa
milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut2
faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere.
Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il
conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale
recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn
homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne•
estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout
autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il
s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee
sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent
tous les iours, sans remerque et sans offense.3
Optat ephippia bos piger, optat arare caballus.
Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut
trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier,
et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture
des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé
de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui
ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement
le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers•
en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et
complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes,
il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix,
l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les
affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages:1
si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce
qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits
où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees,
intelligences, et praticques, et maniere de les conduire. A cette
cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay•
poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu
en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances
de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome,
present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs,
où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous;2
et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre
fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur
l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde.
Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car
deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes•
mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee
et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey
suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne
despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande
partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay3
trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur
de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre,
mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si
grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement
representer les choses en leur entier, comme elles sont•
aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast
au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il
ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à
quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses
affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy,
non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à
celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en•
prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre
seruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous soustrayons
si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons
sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et
authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant1
de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple
et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand
on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy
que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en
Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener•
le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes,
pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy
sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena
le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus,
ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet:2
estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.

D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette
obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis
et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en
plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils•
n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par
leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes
de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles
des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres
d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy,3
l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs
agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir
à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination,
ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires.
Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis•
de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference
de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?

CHAPITRE XVII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XVII.)]
De la peur.

OBSTVPVI, steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit.
Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere
par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne
estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui
emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray,•
i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus
rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de
terribles esblouissemens. Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle
represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en
leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres.1
Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de
place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron
de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et
lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge?
Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui•
estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la
premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne
au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans
de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de
Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie2
que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra
par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas
auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à
l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous
par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu•
de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la
ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et
au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça
si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par
terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par3
fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus
contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux
routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit. Tantost elle nous
donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost
elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur
Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes,
deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party•
de s'enfuyr: adeò pauor etiam auxilia formidat: iusques à ce que
Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et
secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si
vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez
la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.1

Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice
elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir
et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains
perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe
de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant•
ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers
le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort,
auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite,
au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire. C'est ce
dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en2
aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus
aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient
en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que
la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher,
l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à•
haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron;
iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy
de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher
la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte
passion auoit suspendües.3
Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat.
Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous
blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à
la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis,
vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux•
qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez,
d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le
boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les
serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de
gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus,
noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus
importune et plus insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent•
vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours:
venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion
celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des
armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse
desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on1
voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme;
et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si
ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit
en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices,
ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs•
Paniques.

CHAPITRE XVIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XVIII.)]
Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort.

Scilicet vltima semper
Expectanda dies homini est, dicique beatus
Ante obitum nemo supremáque funera debet.
Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel2
ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de
l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et
s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit
lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné
Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face,•
ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu
passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des
choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn
estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui
disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à3
vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas
malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce
grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome:
des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de
la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn
miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant
cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de
vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de•
Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a
veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans,
qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus
grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main
d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples.1
Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre
l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des
esprits enuieux des grandeurs de ça bas.
Vsque adeò res humanas vis abdita quædam
Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures
Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur.
Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier
iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser
en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous
fait crier apres Laberius, Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm2
viuendum fuit. Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis
de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels
les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny
d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens
de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable,•
qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur
de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn
esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee
ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu
ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.3

En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours
de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les
accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de
maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de
la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François;•
il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.
Nam veræ voces tum demum pectore ab imo
Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res.
Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer
toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est4
le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui
doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort
l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours
me partent de la bouche, ou du cœur. I'ay veu plusieurs donner
par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion
beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise•
opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé
lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates,
ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que
d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy
là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu1
l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus
execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de
vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute
circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts
braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez•
de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à
quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux
et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption.
Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement
et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança2
par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course.
Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en
est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il
se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.