Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas
son sage conseiller luy voulant faire sentir la vanité de son ambition:3
Et bien Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette
grande entreprinse? Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il
soudain: Et puis, suyuit Cyneas, cela faict? Ie passeray, dit l'autre,
en Gaule et en Espaigne: Et apres? Ie m'en iray subiuguer l'Afrique,
et en fin, quand i'auray mis le monde en ma subiection, ie me reposeray•
et viuray content et à mon aise. Pour Dieu, Sire, rechargea
lors Cyneas, dictes moy, à quoy il tient que vous ne soyez des à
present, si vous voulez, en cet estat? Pourquoy ne vous logez vous
des cette heure, où vous dites aspirer, et vous espargnez tant de trauail
et de hazard, que vous iettez entre deux?
Nimirum quia non bene norat quæ esset habendi
Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas.

Ie m'en vais clorre ce pas par vn verset ancien, que ie trouue
singulierement beau à ce propos:
Mores cuique sui fingunt fortunam.

CHAPITRE XLIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XLIII.)]
Des lois somptuaires.

LA façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences1
des tables, et vestemens, semble estre contraire à sa fin.
Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de
l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles: et nous leur
augmentons l'honneur et le prix, qui est vne bien inepte façon pour
en dégouster les hommes. Car dire ainsi, Qu'il n'y aura que les•
Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et
de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que
mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'enuie à chacun
d'en vser? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur,
ils en ont assez d'autres; tels excez sont plus excusables à2
tout autre qu'à vn Prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous
pouuons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer
exterieurement, et nos degrez (ce que i'estime à la verité, estre
bien requis en vn Estat) sans nourrir pour cet effect, cette corruption
et incommodité si apparente. C'est merueille comme la•
coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le
pied de son authorité. A peine fusmes nous vn an, pour le dueil du
Roy Henry second, à porter du drap à la Cour, il est certain que
desia à l'opinion d'vn chacun, les soyes estoient venuës à telle vilité,
que si vous en voyiez quelqu'vn vestu, vous en faisiez incontinent3
quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage
aux medecins et aux chirurgiens: et quoy qu'vn chacun fust
à peu pres vestu de mesme, si y auoit-il d'ailleurs assez de distinctions
apparentes, des qualitez des hommes. Combien soudainement
viennent en honneur parmy nos armées, les pourpoins crasseux de•
chamois et de toille; et la pollisseure et richesse des vestements à
reproche et à mespris? Que les Roys commencent à quitter ces despences,
ce sera faict en vn mois sans edict, et sans ordonnance;
nous irons tous apres. La loy deuroit dire au rebours, Que le cramoisy
et l'orfeuerie est defenduë à toute espece de gens, sauf aux1
basteleurs et aux courtisanes. De pareille inuention corrigea Zeleucus,
les meurs corrompuës des Locriens. Ses ordonnances estoient
telles: Que la femme de condition libre, ne puisse mener
apres elle plus d'vne chambriere, sinon lors qu'elle sera yure:
ny ne puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter ioyaux d'or à•
l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est
publique et putain: que sauf les ruffiens, à homme ne loise porter
en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des
draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses,
il diuertissoit ingenieusement ses citoyens des superfluitez2
et delices pernicieuses. C'estoit vne tres-vtile maniere d'attirer par
honneur et ambition, les hommes à leur deuoir et à l'obeissance.

Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur
inclination y sert de loy. Quicquid principes faciunt, præcipere videntur.
Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour.•
Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à
descouuert nos membres occultes: ce lourd grossissement de pourpoins,
qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode
à s'armer: ces longues tresses de poil effeminees: cet vsage
de baiser ce que nous presentons à nos compaignons, et nos mains3
en les saluant: ceremonie deuë autresfois aux seuls Princes: et
qu'vn Gentil-homme se trouue en lieu de respect, sans espée à son
costé, tout esbraillé, et destaché, comme s'il venoit de la garde-robbe:
et que contre la forme de nos peres, et la particuliere liberté
de la Noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouuerts•
bien loing autour d'eux, en quelque lieu qu'ils soyent: et comme
autour d'eux, autour de cent autres; tant nous auons de tiercelets
et quartelets de Roys: et ainsi d'autres pareilles introductions
nouuelles et vitieuses: elles se verront incontinent esuanouyes et
descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauuais
prognostique: et sommes aduertis que le massif se desment, quand
nous voyons fendiller l'enduict, et la crouste de nos parois. Platon•
en ses loix, n'estime peste au monde plus dommageable à sa
cité, que de laisser prendre liberté à la ieunesse, de changer en
accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons,
d'vne forme à vne autre: remuant son iugement, tantost en cette
assiette, tantost en cette la: courant apres les nouuelletez, honorant1
leurs inuenteurs: par où les mœurs se corrompent, et les anciennes
institutions, viennent à desdein et à mesprix. En toutes
choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre:
la mutation des saisons, des vents, des viures, des humeurs. Et
nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu•
a donné quelque ancienne durée: de mode, que personne ne sçache
leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté autres.

CHAPITRE XLIIII. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XLIV.)]
Du dormir.

LA raison nous ordonne bien d'aller tousiours mesme chemin, mais
non toutesfois mesme train. Et ores que le sage ne doiue donner
aux passions humaines, de se fouruoyer de la droicte carriere,2
il peut bien sans interest de son deuoir, leur quitter aussi, d'en
haster ou retarder son pas, et ne se planter comme vn colosse immobile
et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie
croy que le poux luy battroit plus fort allant à l'assaut, qu'allant
disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuue. A•
cette cause i'ay remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les
grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires,
se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas
seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le iour assigné à
cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement, et si
haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre,
et approchant de son lict, l'appeler deux ou trois fois par son•
nom, pour l'esueiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur
Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres auoir
mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses seruiteurs,
et affilé le tranchant d'vne espée dequoy il se vouloit
donner, n'attendant plus qu'à sçauoir si chacun de ses amis s'estoit1
retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets
de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup
de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy:
car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on
luy rapportast nouuelles si les Senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient•
eslargis du port d'Vtique, se mit si fort à dormir, qu'on
l'oyoit souffler de la chambre voisine: et celuy qu'il auoit enuoyé
vers le port, l'ayant esueillé, pour luy dire que la tourmente empeschoit
les Senateurs de faire voile à leur aise, il y en renuoya
encore vn autre, et se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à2
sommeiller, iusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement.
Encore auons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre,
en ce grand et dangereux orage, qui le menassoit, par la sedition
du Tribun Metellus, voulant publier le decret du rappel de Pompeius
dans la ville auecques son armée, lors de l'émotion de Catilina: auquel•
decret Caton seul insistoit, et en auoient eu Metellus et luy,
de grosses paroles et grandes menasses au Senat: mais c'estoit au
lendemain en la place, qu'il falloit venir à l'execution; où Metellus,
outre la faueur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux aduantages
de Pompeius, se deuoit trouuer, accompagné de force esclaues3
estrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule
constance: de sorte que ses parens, ses domestiques, et beaucoup
de gens de bien, en estoyent en grand soucy: et en y eut qui passerent
la nuict ensemble, sans vouloir reposer, ny boire, ny manger,
pour le danger qu'ils luy voyoient preparé: mesme sa femme, et•
ses sœurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison:
là où luy au contraire, reconfortoit tout le monde: et apres auoir
souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort
profond sommeil, iusques au matin, que l'vn de ses compagnons au
Tribunat, le vint esueiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance,4
que nous auons de la grandeur de courage, de cet homme,
par le reste de sa vie, nous peut faire iuger en toute seureté, que
cecy luy partoit d'vne ame si loing esleuée au dessus de tels accidents,
qu'il n'en daignoit entrer en ceruelle, non plus que d'accidens
ordinaires. En la bataille nauale qu'Augustus gaigna contre
Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se
trouua pressé d'vn si profond sommeil, qu'il fallut que ses amis
l'esueillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion•
à M. Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'auoit pas eu
le cœur, seulement de regarder les yeux ouuerts, l'ordonnance de
son armée; et de n'auoir osé se presenter aux soldats, iusques à
ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouuelle de la victoire, qu'il
auoit eu sur ses ennemis. Mais quant au ieune Marius, qui fit encore1
pis (car le iour de sa derniere iournée contre Sylla, apres auoir
ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se
coucha dessoubs vn arbre à l'ombre, pour se reposer, et s'endormit
si serré, qu'à peine se peut-il esueiller de la route et fuitte de ses
gens, n'ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre•
si extremement aggraué de trauail, et de faute de dormir, que nature
n'en pouuoit plus. Et à ce propos les medecins aduiseront si
le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende; car nous
trouuons bien, qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier
à Rome, luy empeschant le sommeil, mais Pline en allegue,2
qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des
nations, ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années.
Et ceux qui escriuent la vie du sage Epimenides, disent qu'il
dormit cinquante sept ans de suitte.

CHAPITRE XLV. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XLV.)]
De la battaille de Dreux.

IL y eut tout plein de rares accidens en nostre battaille de Dreux:•
mais ceux qui ne fauorisent pas fort la reputation de M. de Guyse,
mettent volontiers en auant, qu'il ne se peut excuser d'auoir faict
alte, et temporisé auec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on
enfonçoit Monsieur le Connestable chef de l'armée, auecques l'artillerie:
et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc,3
qu'attendant l'aduantage de le voir en queuë, souffrir vne si lourde
perte. Mais outre ce, que l'issuë en tesmoigna, qui en debattra sans
passion, me confessera aisément, à mon aduis, que le but et la
visée, non seulement d'vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit
regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres,
quelque interest qu'il y ayt, ne le doiuent diuertir de ce point
là. Philopœmen en vne rencontre de Machanidas, ayant enuoyé deuant
pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens•
de traict: et l'ennemy apres les auoir renuersez, s'amusant à les
poursuiure à toute bride, et coulant apres sa victoire le long de la
battaille où estoit Philopœmen, quoy que ses soldats s'en esmeussent,
il ne fut d'aduis de bouger de sa place, ny de se presenter à
l'ennemy, pour secourir ses gens: ains les ayant laissé chasser et1
mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis
au battaillon de leurs gens de pied, lorsqu'il les vid tout à fait abandonnez
de leurs gens de cheual: et bien que ce fussent Lacedemoniens,
d'autant qu'il les prit à l'heure, que pour tenir tout gaigné,
ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et•
cela fait se mit à poursuiure Machanidas. Ce cas est germain à celuy
de Monsieur de Guise. En cette aspre battaille d'Agesilaus
contre les Bœotiens, que Xenophon qui y estoit, dit estre la plus
rude qu'il eust oncques veu, Agesilaus refusa l'auantage que fortune
luy presentoit, de laisser passer le bataillon des Bœotiens, et les2
charger en queuë, quelque certaine victoire qu'il en preuist, estimant
qu'il y auoit plus d'art que de vaillance; et pour montrer sa
prouësse d'vne merueilleuse ardeur de courage, choisit plustost de
leur donner en teste: mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint
en fin de se demesler, et prendre le party qu'il auoit refusé•
au commencement, faisant ouurir ses gens, pour donner passage à
ce torrent de Bœotiens: puis quand ils furent passez, prenant garde
qu'ils marcheoyent en desordre, comme ceux qui cuidoyent bien
estre hors de tout danger, il les fit suiure, et charger par les flancs:
mais pour cela ne les peut-il tourner en fuitte à val de route; ains3
se retirerent le petit pas, montrants tousiours les dents, iusques à
ce qu'ils se furent rendus à sauueté.

CHAPITRE XLVI. [(TRADUCTION LIV. I, CH. XLVI.)]
Des noms.