Le mot en était désagréable aux Romains.—Parce que ce mot résonnait trop durement à leurs oreilles et leur semblait de mauvais augure, les Romains en étaient arrivés à l'adoucir et à user de périphrases. Au lieu de dire: «Il est mort», ils disaient: «Il a cessé de vivre, il a vécu»; pourvu qu'il y fût question de vie, fût-elle passée, cela leur suffisait. Nous leur avons emprunté ces euphémismes, et nous disons: «Feu maître Jean.»—Si d'aventure le dicton «terme vaut argent» était ici applicable, comme je suis né entre onze heures et midi, le dernier jour de février de l'an mil cinq cent trente-trois, comme on compte maintenant, l'année commençant en janvier, il y a exactement quinze jours que j'ai accompli ma trente-neuvième année; j'aurais donc le droit d'espérer vivre encore au moins une fois autant, et me tourmenter en songeant à une éventualité si éloignée serait folie; mais voilà, jeunes et vieux ne quittent-ils pas la vie dans les mêmes conditions? Nul n'en sort autrement que s'il ne faisait que d'y entrer; sans compter qu'il n'est homme si décrépit, si vieux, si cassé qui n'ait en tête la longévité de Mathusalem et ne pense avoir encore vingt ans de vie devant lui! Je dirai plus: qui donc, pauvre fou que tu es, a fixé la durée de ton existence? Tu t'en rapportes à ce que content les médecins, au lieu de regarder ce qui se passe et de juger par expérience. Au train dont vont d'ordinaire les choses, depuis longtemps tu ne vis que par faveur exceptionnelle; tu as déjà franchi la durée habituelle de la vie. Tu peux t'en assurer en comptant combien plus, parmi les personnes de ta connaissance, sont mortes avant cet âge, qu'il n'y en a qui l'ont atteint. Relève les noms de ceux qui, par l'éclat de leur vie, ont acquis une certaine renommée; je parie en trouver parmi eux davantage qui sont morts avant trente-cinq ans, qu'après. C'est faire acte de raison et de piété que de prendre exemple sur l'humanité de Jésus-Christ; or, sa vie sur la terre a pris fin à trente-trois ans. Le plus grand homme du monde, homme et non Dieu, Alexandre, est aussi mort à cet âge.
La mort nous surprend inopinément de bien des façons.—Que de façons diverses la mort a de nous surprendre: «L'homme ne peut jamais arriver à prévoir tous les dangers qui le menacent à chaque heure (Horace).» Je laisse de côté les maladies, les fièvres, les pleurésies: Qui eût jamais pensé qu'un duc de Bretagne périrait étouffé dans une foule, comme il arriva à l'un d'eux, lors de l'entrée à Lyon du pape Clément, mon compatriote! N'avons-nous pas vu un de nos rois, tué en se jouant? un autre, de ses ancêtres, ne l'a-t-il pas été du choc d'un pourceau? Eschyle, averti par l'oracle qu'il périrait écrasé par la chute d'une maison, a beau coucher sur une aire à dépiquer le blé, il est assommé par la chute d'une tortue échappée, dans les airs, des serres d'un aigle. Tel autre est mort d'avoir avalé un grain de raisin; un empereur, d'une écorchure qu'il s'est faite avec son peigne, en procédant à sa toilette; Emilius Lepidus, d'avoir heurté du pied le seuil de sa porte; Aufidius, de s'être choqué la tête contre la porte, en entrant dans la chambre du conseil. Et combien entre les cuisses des femmes: le préteur Cornélius Gallus; Tigellinus, capitaine du guet à Rome; Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue; et, ce qui est d'un plus mauvais exemple, Speusippus, un philosophe platonicien; et même un pape de notre époque. Le pauvre Bebius, qui était juge, tandis qu'il ajourne une cause à huitaine, meurt subitement; son heure à lui était venue. Le médecin Caïus Julius soignant les yeux d'un malade, la mort clôt à jamais les siens. Et s'il faut me mêler à cette énumération: un de mes frères, le capitaine Saint-Martin, âgé de vingt-trois ans, qui déjà avait donné assez de preuves de sa valeur, atteint, en jouant à la paume, au-dessous de l'oreille droite par une balle, qui ne laisse trace ni de contusion, ni de blessure, ne s'assied pas, n'interrompt même pas son jeu; et cependant cinq ou six heures après, il est frappé d'apoplexie, causée par le coup qu'il a reçu.
Ces exemples sont si fréquents, se répètent si souvent sous nos yeux, qu'il ne semble pas possible d'éviter que notre pensée ne se reporte vers la mort, ni de nier qu'à chaque instant elle nous menace. Qu'importe, direz-vous, ce qui peut arriver, si nous ne nous en mettons point en peine? C'est aussi mon avis, et s'il est un moyen de se mettre à l'abri de ses coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas homme à n'en pas user; car il me suffit de vivre commodément, et ce qui peut le mieux faire qu'il en soit ainsi, je le pratique, si peu glorieux ou exemplaire que ce puisse être: «Je préfère passer pour un fou, un impertinent, si mon erreur me plaît ou que je ne m'en aperçoive pas, plutôt que d'être sage et d'en souffrir (Horace).»
Il faut toujours être prêt à mourir.—Mais c'est folie que d'espérer se dérober de la sorte à cette idée. On va, on vient, on trotte, on danse; de la mort, pas de nouvelles, que tout cela est beau. Mais aussi quand elle s'abat sur nous, sur nos femmes, nos enfants ou sur nos amis, que le coup soit soudain ou attendu, quels tourments, quels cris, quelle rage, quel désespoir! Vîtes-vous jamais personne si humilié, si changé, si confus? Il faut s'en préoccuper plus à l'avance; sans quoi une telle nonchalance qui nous rapproche de la bête, alors même qu'elle pourrait se concilier en nous avec le bon sens, ce que je considère comme absolument impossible, nous fait payer trop cher les illusions dont elle nous berce. Si la mort était un ennemi qu'on puisse éviter, je conseillerais d'en agir vis-à-vis d'elle, comme un lâche devant le danger; mais, puisque cela ne se peut, qu'elle atteint immanquablement les fuyards, qu'ils soient poltrons ou honnêtes gens: «Elle poursuit l'homme dans sa fuite et n'épargne pas davantage la timide jeunesse qui cherche à lui échapper (Horace)», que nulle cuirasse, si bien trempée soit-elle, ne peut nous protéger: «Couvrez-vous de fer et d'airain, la mort vous frappera encore sous votre armure (Properce)», apprenons à l'attendre de pied ferme et à lutter contre elle.
Que l'idée de la mort soit souvent présente à notre esprit.—Pour commencer, ne lui laissons pas le plus grand avantage qu'elle ait sur nous; et pour cela, agissons absolument à l'inverse de ce qui se fait d'ordinaire; enlevons-lui son caractère étrange; n'en fuyons pas l'idée, accoutumons-nous-y, ne pensons à rien plus souvent qu'à la mort; ayons-la, à tout instant, présente à notre pensée et sous toutes les formes. Quand un cheval bronche, qu'une tuile tombe, à la moindre piqûre d'épingle, redisons-nous: «Eh! si c'était la mort,» et faisons effort pour réagir contre l'appréhension que cette réflexion peut amener. Au milieu des fêtes et des réjouissances, souvenons-nous sans cesse que nous sommes mortels et ne nous laissons si fort entraîner au plaisir que, de temps à autre, il ne nous revienne à la mémoire que de mille façons notre allégresse peut aboutir à la mort, et en combien de circonstances elle peut inopinément survenir. C'est ce que faisaient les Égyptiens, lorsque au milieu de leurs festins, alors qu'ils étaient tout aux plaisirs de la table, on apportait un squelette humain, pour rappeler aux convives la fragilité de leur vie: «Imagine-toi que chaque jour est ton jour suprême, et tu accepteras avec reconnaissance celui que tu n'espérais plus (Horace).»
Nous ne savons où la mort nous attend, attendons-la partout. Méditer sur la mort, c'est méditer sur la liberté; qui a appris à mourir, a désappris la servitude; aucun mal ne peut, dans le cours de la vie, atteindre celui qui comprend bien que la privation de la vie n'est pas un mal; savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et de toute contrainte. Paul Emile, allant recevoir les honneurs du triomphe, répondait au messager que lui envoyait ce malheureux roi de Macédoine, son prisonnier, pour supplier de ne pas l'y traîner à sa suite: «Qu'il s'adresse sa requête à lui-même.»
A la vérité, en toutes choses, il est difficile que l'art et l'industrie progressent dans les œuvres qu'ils produisent, si la nature ne s'y prête. Je ne suis pas mélancolique, je suis rêveur; il n'est rien sur quoi mon imagination se soit plus souvent reportée que sur cette idée de la mort, et cela depuis toujours, même à l'époque de ma vie où j'étais le plus enclin aux plaisirs, «alors que j'étais à la fleur de l'âge (Catulle)». En compagnie des dames, en pleine fête, en me voyant pensif, on s'imaginait que j'étais préoccupé de quelque sujet de jalousie, ou par l'attente de quelque bonne fortune; tandis que ma pensée se reportait vers je ne sais plus qui, lequel, quelques jours avant, au sortir d'une fête semblable où, tout comme moi, il était tout entier à l'oisiveté, à l'amour et au bon temps, avait été pris d'un accès de fièvre chaude et en était mort; et je songeais qu'autant m'en pendait à l'oreille: «Bientôt le temps présent ne sera plus, et nous ne pourrons le rappeler (Lucrèce)»; mais pas plus qu'autre pensée d'ordre quelconque, celle-ci ne se décelait sur mon visage.
Il est impossible qu'au début, cette idée ne nous cause pas une impression pénible; mais en y revenant, en l'envisageant en tous sens, à la longue, on finit sans doute par s'y accoutumer; autrement j'en eusse été continuellement agité et effrayé, car jamais personne plus que moi n'a été autant en défiance du fond que nous pouvons faire sur la vie et ne compte moins sur sa durée. Ma santé, qui jusqu'à présent a été excellente, à peine troublée par quelques indispositions, ne me donne pas plus l'espérance d'une grande longévité, que les maladies ne me font craindre d'en voir interrompre le cours; à chaque minute il me semble que je touche à ma dernière heure, et je me répète sans cesse: «Ce qui arrivera fatalement un jour, peut arriver aujourd'hui.» En fait, les hasards comme les dangers auxquels nous sommes exposés, ne nous rapprochent guère, ne nous rapprochent pour ainsi dire pas de notre fin; car pour un qui est imminent, combien de millions d'autres sont suspendus sur nos têtes. Songeons-y, et nous reconnaîtrons que, bien portants ou malades, en mer comme dans nos propres demeures, dans les combats comme dans le repos le plus absolu, la mort est toujours près de nous: «Aucun homme n'est plus fragile qu'un autre, aucun plus assuré du lendemain (Sénèque).»
Pour ce que je puis avoir à faire avant de mourir, je crains toujours que le temps ne vienne à me manquer, cela ne demanderait-il qu'une heure. Quelqu'un, l'autre jour, feuilletant mes tablettes, y trouva mention de quelque chose que je voulais qui soit fait après ma mort. Je dis à cette personne, ce qui était vrai, que lorsque j'inscrivais cette note, je n'étais qu'à une lieue de ma demeure; et que, quoique bien portant et alerte, je m'étais hâté de l'écrire, parce que je n'étais pas certain de ne pas mourir avant de rentrer chez moi. La venue de la mort ne sera pas chose qui me surprendra; j'y suis, à toute heure, préparé autant que je puis l'être; elle est continuellement mêlée à mes pensées et s'y grave. Autant qu'il est en nous, il faut toujours être botté et prêt à nous mettre en route; et surtout, n'avoir plus, pour ce moment, d'affaires à régler qu'avec soi-même: «Pourquoi, dans une vie si courte, former tant de projets? (Horace).» Ce règlement avec nous-mêmes, au moment du départ, nous donnera assez de soucis, sans que nous nous en embarrassions d'autres.