La mort fait partie de l'ordre universel des choses.—Quoi qu'il en soit, il en est ainsi du fait même de la Nature: «Sortez de ce monde, nous dit-elle, comme vous y êtes entrés. Vous êtes passés de la mort à la vie, sans que ce soit un effet de votre volonté et sans en être effrayés; faites de même pour passer de la vie à la mort; votre mort rentre dans l'organisation même de l'univers, c'est un fait qui a sa place marquée dans le cours des siècles: «Les mortels se prêtent mutuellement la vie...; c'est le flambeau qu'on se passe de main en main comme aux courses sacrées (Lucrèce).» Croyez-vous que, pour vous, je vais changer cet admirable agencement? Mourir est la condition même de votre création; la mort est partie intégrante de vous-même, sans cesse vous allez vous dérobant à vous-même. L'existence dont vous jouissez, tient à la fois de la vie et de la mort; du jour de votre naissance, vous vous acheminez tout à la fois et dans la vie et vers la mort. «La première heure de votre vie, est une heure de moins que vous avez à vivre (Sénèque).»—«Naître, c'est commencer de mourir; le dernier moment de notre vie, est la conséquence du premier (Manilius).» Tout le temps que vous vivez, vous le dérobez à la vie et la diminuez d'autant. Votre vie a pour effet continu de vous conduire à la mort. Alors que vous êtes en vie, vous êtes constamment sous le coup de la mort, puisqu'une fois mort, vous n'êtes plus en vie; ou, si vous le préférez, la mort succède à la vie, donc votre vie durant, vous êtes moribond; et la mort, quand elle prépare son œuvre, a une action autrement dure, énergique, considérable, que lorsqu'elle l'a accompli.
La vie n'est en soi ni un bien, ni un mal.—«Si vous avez su user de la vie, en ayant joui autant qu'il se pouvait, allez-vous-en et déclarez-vous satisfait: «Pourquoi ne pas sortir du banquet de la vie, comme un convive rassasié (Lucrèce)?» Si vous n'avez pas su en user, si elle vous a été inutile, que vous importe de la perdre; si elle se continuait, à quoi l'emploieriez-vous bien? «A quoi bon prolonger des jours, dont on ne saurait faire meilleur usage que par le passé (Lucrèce)!» La vie, par elle-même, n'est ni un bien, ni un mal; elle devient un bien ou un mal, suivant ce que vous en agissez.—Si vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu, chaque jour étant la répétition de tous les autres. La lumière est une, la nuit est une; ce soleil, cette lune, ces étoiles, cet ensemble dont vous avez joui, sont les mêmes que du temps de vos aïeux; ce sont les mêmes que connaîtront vos arrière-neveux: «Vos neveux ne verront rien de plus que ce qu'ont vu leurs pères (Manilius).»—Tout au plus peut-on dire que la totalité des actes divers que comporte la comédie à laquelle je vous ai convié, s'accomplit dans le cours d'une année, dont les quatre saisons, si vous y avez prêté attention, embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse de tout ce qui existe. Cette marche est constante, le jeu n'en varie jamais; sans autre malice, sans cesse il se renouvelle; et il en sera toujours ainsi: «Nous tournons toujours dans le même cercle (Lucrèce)»; «et l'année recommence sans cesse la route qu'elle a parcourue (Virgile).» Il n'entre pas dans mes projets d'innover pour vous un autre ordre de choses: «Je ne puis rien imaginer, rien inventer de nouveau pour vous plaire; c'est, ce sera toujours la répétition des mêmes tableaux (Lucrèce).»—Faites place à d'autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'égalité est la première condition de l'équité. Qui peut se plaindre d'une mesure qui s'étend à tous? Vous avez beau prolonger votre vie; quoi que vous fassiez, vous ne réduirez en rien le temps durant lequel vous serez mort; si longue qu'elle soit, votre vie n'est rien, et cet état qui lui succédera, que vous semblez si fort redouter, aura la même durée que si vous étiez mort en nourrice: «Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort n'en sera pas moins éternelle (Lucrèce).»
«En cet état où je vous mettrai, vous n'aurez pas sujet d'être mécontent: «Ignorez-vous qu'il ne vous survivra pas un autre vous-même qui, vivant, puisse vous pleurer mort et gémir sur votre cadavre (Lucrèce)?» et cette vie que vous regrettez tant, vous ne la désirerez plus: «Nous n'aurons plus alors à nous inquiéter ni de nous-mêmes, ni de la vie..., et nous n'aurons aucun regret de l'existence (Lucrèce).»
«La mort est moins que rien, si tant est que cela puisse être: La mort est moins à craindre que rien, s'il existe quelque chose qui soit moins que rien (Lucrèce).» Mort ou vivant vous lui échappez: vivant, parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus. Bien plus, nul ne meurt avant son heure. Le temps que vous ne vivez plus, ne vous appartient pas plus que celui qui a précédé votre naissance; vous êtes étranger à l'un comme à l'autre: «Considérez en effet que les siècles sans nombre, déjà écoulés, sont pour nous comme s'ils n'avaient jamais été (Lucrèce).»
«Quelle que soit la durée de votre vie, elle forme un tout complet. Elle est utile, non par sa durée, mais par l'usage qui en est fait. Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songez-y pendant que vous le pouvez, il dépend de vous et non du nombre de vos années que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous donc ne jamais arriver au point vers lequel vous n'avez jamais cessé de marcher. Existe-t-il un chemin qui ne prenne fin? Si avoir des compagnons peut être pour vous de quelque soulagement, le monde tout entier ne va-t-il pas du même train que vous? «Les races futures vous suivront à leur tour (Lucrèce).»
«Tout obéit à la même impulsion que celle à laquelle vous obéissez. Y a-t-il quelque chose qui ne vieillisse pas, comme vous-même vieillissez? Des milliers d'hommes, des milliers d'animaux, des milliers de créatures autres, meurent au même instant où vous mourez vous-mêmes: «Il n'est pas une seule nuit, pas un jour, où l'on n'entende, mêlés aux vagissements du nouveau-né, les cris de douleur poussés autour d'un cercueil (Lucrèce).»
«Pourquoi essayer de reculer, puisque vous ne pouvez revenir en arrière? Vous en avez vu qui se sont bien trouvés de mourir, échappant par là à de grandes misères; avez-vous vu quelqu'un qui s'en soit mal trouvé? et n'est-ce pas une bien grande niaiserie que de condamner une chose que vous ne connaissez ni par vous-mêmes, ni par d'autres?—Pourquoi te plaindre de moi et de la destinée? Te faisons-nous tort? Est-ce à toi de nous gouverner, ou est-ce toi qui relèves de nous? Si peu avancé en âge que tu sois, ta vie est arrivée à son terme; un homme de petite taille est aussi complet qu'un homme de haute taille; ni la taille de l'homme, ni sa vie, n'ont de mesure déterminée.
L'immortalité n'est pas désirable.—«Chiron refusa l'immortalité, lorsque Saturne son père, le dieu même du temps et de la durée, lui en eut révélé les conditions. Imaginez-vous combien, en vérité, une vie sans fin serait moins tolérable et beaucoup plus pénible pour l'homme que celle que je lui ai donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privés.
Pourquoi la mort est mêlée d'amertume.—«C'est à dessein que j'y ai mêlé quelque peu d'amertume, pour empêcher qu'en raison de la commodité de son usage, vous ne la recherchiez avec trop d'avidité et en dépassant la mesure. Pour vous amener à cette modération que je réclame de vous, de ne pas abréger la vie et de ne pas chercher à esquiver la mort, j'ai tempéré l'une et l'autre par les sensations plus ou moins douces, plus ou moins pénibles, qu'elles sont à même de vous procurer.
«J'ai appris à Thalès, le premier de vos sages, que vivre et mourir sont choses également indifférentes; ce qui l'amena à répondre très sagement à quelqu'un qui lui demandait pourquoi alors il ne se donnait pas la mort: «Parce que cela m'est indifférent.»—L'eau, la terre, l'air, le feu et tout ce qui constitue mon domaine et contribue à ta vie, n'y contribuent pas plus qu'ils ne contribuent à ta mort. Pourquoi redoutes-tu ton dernier jour? Il ne te livre pas plus à la mort que ne l'a fait chacun de ceux qui l'ont précédé. Le dernier pas que nous faisons n'est pas celui qui cause notre fatigue, il ne fait que la déterminer. Tous les jours mènent à la mort, le dernier seul y arrive.» Voilà les sages avertissements que nous donne la Nature, notre mère.