Amasis, roi d'Égypte, avait épousé Laodice, une très belle fille grecque; et lui qui, en pareil cas, était toujours un aimable compagnon, se trouva à court quand il voulut jouir d'elle. Attribuant le fait à ce qu'elle lui avait jeté un sort, il menaça de la tuer. Comme il arrive à propos de tout ce qui est du ressort de l'imagination, elle le pressa, pour faire cesser cet état de choses, de recourir à la dévotion. Il fit à Vénus force vœux et promesses; et, dès la première nuit qui suivit ses offrandes et ses sacrifices, il recouvrit, comme par l'intervention de la divinité, la plénitude de ses moyens; cela montre combien les femmes ont tort, lorsqu'elles nous accueillent en prenant vis-à-vis de nous des attitudes compassées, querelleuses, faisant mine de nous repousser; en en agissant ainsi, elles éteignent nos ardeurs, tout en les excitant. La bru de Pythagore disait que la femme qui couche avec un homme, doit, en même temps qu'elle ôte sa jupe, se départir de toute pudeur, et n'y revenir qu'en la revêtant.—L'homme qui, dans ses rapports avec les femmes, a eu à souffrir plusieurs mésaventures semblables, perd aisément confiance. Celui qui, victime une première fois de son imagination, subit cette honte (et elle ne se produit * guère qu'aux débuts d'une liaison, alors que les désirs sont le plus vifs et le plus ardents et qu'en cette première rencontre, tenant à donner bonne opinion de soi, on redoute d'autant plus de faillir), ayant mal commencé, éprouve de cet accident un dépit qui le met dans un état d'agitation tel, qu'il court grand risque de ne pas mieux se montrer dans les rencontres qui suivent.
Comment les mariés doivent se comporter dans la couche nuptiale.—Les gens mariés se trouvant avoir tout leur temps, ne doivent ni se presser, ni même tenter d'entrer en rapport, s'ils ne sont entièrement prêts; il est préférable, dans l'état d'agitation et de fièvre où l'on est en pareil moment, de différer d'étrenner la couche nuptiale, si déplaisant que ce soit, et d'attendre patiemment un moment où l'on soit plus dispos et plus calme, que de s'exposer à de continuels mécomptes, pour s'être laissé surprendre et se désespérer d'un premier échec. Avant d'entrer en possession l'un de l'autre, celui qui a sujet de douter de lui-même, doit inopinément, à des moments divers, essayer en se jouant, provoquant sa belle sans s'opiniâtrer, de manière à arriver à connaître si, oui ou non, il peut ou ne peut pas. Que ceux, au contraire, qui savent qu'en eux les moyens sont toujours à hauteur de leurs désirs, se gardent pourtant d'en arriver à l'impuissance, en cédant par trop à leur fantaisie.
Nos organes sont sujets à aller à l'encontre de notre volonté, qui elle-même échappe parfois à toute direction.—C'est avec raison qu'on remarque combien cet organe est indépendant de nous-mêmes; nous sollicitant souvent fort importunément quand nous n'en avons que faire; nous faisant défaut parfois tout aussi mal à propos, alors qu'il nous serait de toute nécessité; se mettant en opposition directe avec notre volonté, se refusant nettement et obstinément à toutes les sollicitations, soit de notre imagination, soit par attouchements. Si cependant on arguait de cette indépendance de sa part, pour demander sa condamnation, et que j'ai charge de défendre sa cause, je hasarderais que cette querelle doit venir du fait de nos autres organes, ses compagnons, qui, jaloux de son importance et de la douceur de son usage, ont dû comploter et soulever le monde contre lui, imputant méchamment à lui seul une faute qu'eux-mêmes commettent tout comme lui. Car enfin, réfléchissez: est-il une seule partie de notre corps qui ne se refuse souvent à ce qui lui incombe et qui, souvent aussi, n'agisse contre notre volonté? Chacune d'elles obéit à des impulsions qui lui sont propres, qui l'éveillent et l'endorment en dehors de notre consentement. Que de fois les mouvements involontaires de notre visage révèlent des pensées que nous voudrions tenir secrètes et les livrent à ceux qui nous approchent. La cause qui fait que cet organe a des mouvements indépendants de nous, exerce une action semblable sur le cœur, les poumons et le pouls; l'émotion fiévreuse que produit en nous la vue d'un objet agréable, nous pénètre tout entier de ses feux, sans même que nous nous en apercevions. N'y a-t-il que ces muscles et ces veines qui se tendent et se distendent, non seulement sans que nous le voulions, mais même sans que ce soit un effet de notre pensée. Nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser, à notre peau de tressaillir de désir ou de crainte; la main fait souvent des mouvements inconscients; la langue se paralyse, la voix se fige à certains moments. Alors même que nous n'avons rien à manger et à boire, et que par suite nous nous passerions bien d'y être incités, l'appétit ne sollicite-t-il pas en nous l'envie de boire et de manger et les organes qui s'y emploient, ni plus ni moins que fait cet autre appétit qui sollicite cette partie de nous-mêmes qui se trouve incriminée et qui, comme le premier, s'éteint aussi sans raison, quand bon lui semble?
Les organes par lesquels se décharge le ventre, n'ont-ils pas des mouvements de rétraction et de dilatation qui se produisent spontanément et malgré nous, tout comme ceux qui concourent au fonctionnement des organes génitaux? Pour démontrer la puissance de notre volonté, saint Augustin cite avoir vu quelqu'un qui avait possibilité de produire, quand il le voulait, une évacuation sonore de gaz intestinaux; Vivès, glossateur de saint Augustin, renchérit sur cette citation par l'exemple d'un individu de son temps qui, à cette possibilité, joignait celle de donner à ces bruits une sonorité proportionnée au ton de voix plus ou moins élevé sur lequel on le lui demandait; ce ne sont pas là cependant des preuves irréfutables d'une obéissance absolue de cette partie de notre corps qui, d'ordinaire, est plus indiscrète et moins ordonnée dans ses manifestations parfois indisciplinées. Je connais une personne chez qui cette partie d'elle-même est si turbulente et si peu traitable que, depuis quarante ans, elle est tourmentée par cette infirmité de ne pouvoir se contenir; cette évacuation est chez elle, pour ainsi dire, continue, sans accalmie, et paraît devoir demeurer telle jusqu'à sa mort. Combien de fois l'impossibilité de se soulager de la sorte, n'a-t-elle pas été cause de souffrances qui nous torturent comme les approches d'une mort des plus douloureuses; en ce qui me touche, que n'a-t-il plu à Dieu que je ne le sache que par ouï dire; et pourquoi l'empereur Claude, en octroyant à chacun la liberté de donner, sur ce point, libre cours à la nature, en quelque endroit que nous nous trouvions, n'a-t-il pu aussi nous en donner la possibilité!
Mais notre volonté elle-même, dont nous revendiquons ici l'autorité méconnue, combien n'avons-nous pas, à bon droit, encore plus sujet de lui reprocher de son esprit d'opposition et de rébellion, en raison de ses déréglements et de ses désobéissances! Veut-elle toujours ce que nous voudrions qu'elle voulût? Ne veut-elle pas souvent, alors qu'il est évident que nous en serons lésés, ce que nous lui défendons de vouloir? Se laisse-t-elle toujours conduire par les conseils judicieux de notre raison?
Enfin, pour la défense de cet organe dont je suis l'avocat, je demande que l'on considère qu'en ce qui touche ce qui lui est reproché, sa cause est inséparablement liée à celle d'un autre, son associé; les deux causes se confondent et pourtant mon client est le seul qu'on incrimine, parce qu'il est contre lui des arguments et des méfaits dont on ne saurait faire reproche à son complice, auquel on peut bien imputer ses provocations parfois inopportunes, mais jamais de se refuser; encore ses provocations sont-elles discrètes et d'allure tranquille. On peut juger par là de l'animosité et du mal-fondé manifestes de l'accusation.—Quoi qu'il en soit, avocats et juges auront beau discuter et rendre des sentences, la nature n'en continuera pas moins son train; si elle a doté cet organe de quelque privilège particulier, c'est avec juste raison, attendu que seul il perpétue l'immortalité chez les mortels, œuvre divine au dire de Socrates, et que lui-même est amour, désir d'immortalité, démon immortel.
Du seul fait de l'imagination, les maladies peuvent se guérir ou s'aggraver.—De deux compagnons affligés d'écrouelles, venus ensemble d'Espagne pour en obtenir la guérison, l'un croit aux pratiques qui doivent la produire et laisse son mal en France, l'autre le remporte avec lui; l'imagination, en pareille matière, joue un tel rôle, que c'est pour cela qu'on n'opère que sur des sujets qui témoignent de dispositions à cet effet. Pourquoi les médecins, avant d'agir, s'appliquent-ils à mettre leurs malades en confiance, en leur donnant des assurances auxquelles eux-mêmes ne croient pas, si ce n'est pour que leur imagination supplée à l'inefficacité prévue de leurs remèdes? ils n'ont garde d'oublier ce qu'a écrit un des maîtres dans leur art, que certains malades se sont trouvés délivrés de leur mal, par la seule vue des apprêts de l'opération.—Je trouve confirmation de cet effet de l'imagination, dans ce fait que m'a conté un garçon apothicaire qu'employait feu mon père. Ce garçon, à l'esprit simple, était de nationalité suisse, nation où les gens sont sérieux et peu enclins au mensonge. Il avait, pendant de longues années, eu affaire avec un marchand de Toulouse qui était maladif, atteint de la pierre et avait fréquemment besoin de lavements, pour lesquels il se faisait délivrer par les médecins des ordonnances appropriées à son mal du moment. On les lui apportait avec le cérémonial d'habitude; souvent il s'assurait au préalable qu'ils n'étaient pas trop chauds, puis il se couchait, se mettait sur le côté et on opérait comme il est de règle, sauf que l'injection du liquide n'était pas faite. L'apothicaire se retirait alors et le patient, accommodé comme si le lavement avait été effectivement administré, en ressentait le même effet qu'on éprouve en pareil cas; si le médecin ne trouvait pas cet effet suffisant, on en administrait deux ou trois autres, toujours de la même façon. Mon témoin m'affirmait sur serment que, pour réduire la dépense, car le malade payait ces clystères comme s'il les avait reçus, la femme de ce client avait quelquefois essayé d'y faire mettre simplement de l'eau tiède; mais chaque fois le résultat avait révélé la supercherie, l'effet n'avait pas été tel qu'il était attendu et il avait fallu en revenir à la première manière.
Une femme, croyant, en mangeant du pain, avoir avalé une épingle, criait et se démenait, disant éprouver une douleur insupportable dans le gosier où elle s'imaginait sentir l'épingle arrêtée. Comme il n'y avait ni enflure, ni quoi que ce soit de manifeste au dehors, une personne avisée jugea que c'était un effet d'imagination provenant de ce qu'elle avait dû avoir la gorge éraflée au passage par un morceau de son pain. Elle la fit vomir, et dans ce qu'elle rendit, jeta à la dérobée une épingle tordue. La femme se figurant que c'était son épingle qu'elle avait rendue, la douleur qu'elle ressentait disparut subitement.—Je sais un gentilhomme qui, trois ou quatre jours après avoir traité chez lui bonne compagnie, se vanta, en manière de plaisanterie, de lui avoir fait manger un chat en pâté, ce qui n'était pas. Une demoiselle, qui était du nombre des convives, en conçut une telle horreur, qu'elle en eut la fièvre et un si grand dérangement d'estomac, qu'on ne put la sauver.
Les bêtes elles-mêmes peuvent en ressentir les effets.—Les bêtes elles-mêmes sont, comme nous, sujettes aux effets de l'imagination, témoin les chiens qui se laissent mourir de chagrin, lorsqu'ils perdent leur maître. C'est un effet analogue qui les fait japper et se trémousser sous l'influence d'un songe, pendant leur sommeil; et aussi que, tout en dormant, les chevaux hennissent et se débattent.
Notre imagination est susceptible d'agir même sur d'autres que sur nous.—Tout ce qui précède, peut être attribué à la liaison intime qui règne entre le corps et l'âme et amène entre eux un échange d'impressions. Il n'en est plus ainsi quand notre imagination agit, non plus seulement sur nous-mêmes, mais sur autrui. De même que la maladie d'un corps se transmet à un autre corps, ainsi qu'il arrive dans le cas de la peste, de la vérole, de maux d'yeux où le mal va de l'un à l'autre: «En regardant des yeux malades, les yeux le deviennent eux-mêmes; beaucoup de maux se communiquent ainsi, souvent d'un corps à un autre (Ovide)»; de même l'imagination, vivement excitée, peut produire des émanations ayant action sur un autre être.—L'antiquité nous a transmis le souvenir de femmes de la Scythie qui, animées et courroucées contre quelqu'un, le tuaient par la seule force de leur regard.—Les tortues et les autruches couvent leurs œufs simplement en les regardant, ce qui suppose que leurs yeux possèdent à un certain degré la faculté d'émettre et de propulser un fluide quelconque.—Les sorciers passent pour avoir le mauvais œil: «Je ne sais quel œil fascine mes tendres agneaux (Virgile)»; pour moi, je n'ai aucune croyance dans le pouvoir de ceux qui se disent magiciens.—Quoi qu'il en soit, nous voyons ce fait de femmes enceintes imprimant aux enfants qu'elles portent dans leur sein des marques des écarts de leur imagination ou des fantaisies qu'elles peuvent avoir; témoin celle qui engendra Ludovic le More. Il a été présenté au roi Charles, roi de Bohême et empereur, une fille des environs de Pise, toute velue, aux poils hérissés, ce que sa mère attribuait à ce qu'elle l'avait conçue, ayant sous les yeux, appendue près de son lit, une image de saint Jean-Baptiste.