C'est par ses actes qu'on jugera du profit qu'un jeune homme a retiré de l'éducation qu'il a reçue.—Telles sont mes leçons. Celui qui en tire le meilleur parti, est celui qui les met en pratique, plus que celui qui se borne à les savoir; celui-là, le voir c'est l'entendre, l'entendre c'est le voir.—Platon fait dire à quelqu'un: «Grâce à Dieu, philosopher n'est ni beaucoup apprendre ni s'adonner aux arts». «C'est bien plus par leurs mœurs que par leurs écrits, que les philosophes se sont appliqués au plus grand des arts, à celui de bien vivre (Cicéron).»—Léon, prince des Phliasiens, demandait à Héraclide Ponticus à quelle science, à quel art il se livrait: «Je ne connais, répondit celui-ci, ni art, ni science; je suis philosophe.»—On reprochait à Diogène qu'ignorant comme il l'était, il se mêlât de philosophie: «C'est précisément là, répliqua-t-il, ce qui fait que je suis plus propre à m'en mêler.» Hégésias le priait de lui lire un livre: «Vous êtes plaisant, lui répondit-il; quand vous avez des figues à choisir, vous les prenez vraies et naturelles et non peintes; que ne choisissez-vous pareillement, pour discuter, des sujets bien réels tels que vous les fournit le nature, au lieu de sujets écrits?»

Ces leçons, il ne les redira pas tant qu'il ne les traduira en actions, en faisant application dans les actes de la vie; c'est ainsi qu'on verra s'il apporte de la prudence dans ce qu'il entreprend; de la bonté, de la justice, dans sa manière de vivre; s'il parle avec grâce et témoigne du jugement; s'il supporte courageusement la maladie; est modeste dans ses jeux, tempérant dans ses plaisirs; s'il a de l'ordre dans ses dépenses; s'il a des goûts faciles en ce qui touche les mets, viande ou poisson; les boissons, vin ou eau: «Si sa science lui sert, non à montrer ce qu'il sait, mais à régler ses mœurs; s'il se commande à lui-même et s'obéit (Cicéron).»—Le véritable miroir de nos pensées est le cours de notre vie. Zeuxidamus, auquel on demandait pourquoi les Lacédémoniens n'avaient pas mis par écrit leurs principes sur la vaillance et ne les donnaient pas à lire à leurs jeunes gens, répondit: «Que c'était parce qu'ils voulaient les habituer à juger par les faits et non sur les paroles.»—Comparez au bout de quinze à seize ans, ce jeune homme, élevé de la sorte, avec un de ces bredouilleurs de latin de collège qui aura mis ce même nombre d'années à tout simplement apprendre à parler. Le monde n'est que bavardage; je n'ai jamais vu quelqu'un qui ne dise plutôt plus que moins qu'il ne devrait. Et cependant, c'est à cela que se passe la moitié de notre vie; on nous tient quatre ou cinq ans à apprendre des mots et à les assembler en phrases; autant encore à apprendre à en composer un discours de longue haleine, en quatre à cinq parties; et cinq autres au moins, pour arriver à savoir les combiner d'une façon concise et plus ou moins subtile; laissons cela à ceux qui en font métier.

Me rendant un jour à Orléans, je trouvai, dans la plaine en deçà de Clery, deux professeurs de collège qui allaient à Bordeaux et marchaient à environ cinquante pas l'un de l'autre; plus en arrière, j'apercevais une troupe, et en tête, un personnage qui était feu M. le comte de la Rochefoucault. Un de mes gens s'enquit auprès du premier de ces professeurs, quel était le gentilhomme qui venait après lui. Celui-ci, qui n'avait pas vu le groupe qui le suivait, pensant que je voulais parler de son compagnon, nous fit cette plaisante réponse: «Ce n'est pas un gentilhomme, c'est un grammairien; quant à moi, je suis logicien.» Nous qui, au contraire, ne nous proposons ici de former ni un grammairien ni un logicien, mais un gentilhomme, laissons l'un et l'autre jouir pleinement de leurs loisirs; nous avons affaire ailleurs.

Ce qu'il saura bien, il arrivera toujours à l'exprimer suffisamment, la connaissance des choses importe plus que les mots pour les rendre.—Que notre disciple soit bien pourvu de connaissances, les paroles ne suivront que trop; si elles ne veulent pas suivre, il les traînera. J'en entends qui s'excusent de ne pouvoir exprimer les belles choses qu'ils prétendent avoir en tête et regrettent que leur peu d'éloquence les empêche de les mettre à jour; c'est se moquer. Savez-vous ce qu'il en est à mon avis? ils entrevoient quelques vagues conceptions qui n'ont pas pris corps, qu'ils n'arrivent pas à démêler, dont ils n'ont pas une idée nette et que, par suite, ils sont bien embarrassés d'exprimer, étant hors d'état de se comprendre eux-mêmes; voyez-les bégayant avec peine, pour arriver à accoucher; vous jugez vite que, malgré leurs efforts, l'enfantement ne se produit pas; tout au plus en sont-ils encore à la conception et ne font que lécher cet embryon encore informe. Pour moi, je tiens, et Socrate le dit formellement, que celui qui a dans l'esprit une idée claire et précise, arrivera toujours à l'exprimer, soit en un idiome quelconque, soit par gestes s'il est muet: «Ce que l'on comprend bien s'énonce clairement, et les mots, pour le dire, arrivent aisément (Horace)»; ou, comme dit un autre, d'une façon aussi poétique, quoique en prose: «Lorsque vous possédez votre sujet, les mots suivent (Sénèque)»; ou encore cet autre: «Les choses entraînent les paroles (Cicéron)».—Celui qui est maître de son idée, peut ne connaître ni ablatif, ni conjonctif, ni substantif, ni quoi que ce soit de la grammaire, être à cet égard tout aussi ignorant que son valet ou une harangère du Petit pont, n'empêche que, si vous en manifestez le désir, lui comme eux, vous en entretiendront aussi longtemps, plus même que vous ne pourrez le supporter; et les règles de langage qu'ils ignorent complètement, les déconcerteront aussi peu que le plus docte académicien de France. Il ne connaît pas la rhétorique, ne sait comment, avant d'entrer en matière, on dispose favorablement un lecteur ingénu et ne se soucie guère de le savoir. De fait, toutes ces formes oratoires perdent aisément leur effet, quand il est question d'une vérité simple et naïve; ces jolis préambules ne servent qu'à amuser le vulgaire incapable d'une nourriture plus substantielle et plus réconfortante, ainsi qu'Afer l'indique très clairement dans Tacite.—Les ambassadeurs de Samos s'étaient présentés à Cléomène, roi de Sparte, avec une longue et belle supplique, préparée à l'avance, dans le but de le solliciter de faire la guerre contre le tyran Polycrate. Après les avoir bien laissés dire, le roi leur répondit: «Pour ce qui est de l'exorde par lequel a commencé votre discours, je ne m'en souviens plus, non plus que du milieu; et pour ce qui est de la conclusion, je n'en veux rien faire.» Voilà, ce me semble, une belle réponse et des harangueurs bien penauds.—Et cet autre: Les Athéniens avaient à faire choix entre deux architectes, pour la construction d'un grand édifice: le premier, très affété dans son attitude, se présente avec un beau discours soigneusement préparé sur le travail à exécuter, et déjà le peuple se déterminait en sa faveur, quand le second prononça ces seuls mots: «Seigneurs athéniens, ce que celui-ci vient de dire, moi, je le ferai.»—Alors que l'éloquence de Cicéron était dans toute sa force, beaucoup l'admiraient; Caton, lui, ne faisait qu'en rire: «Nous avons, disait-il, un plaisant consul.»—Qu'on commence ou qu'on finisse par là, une sentence utile, un beau trait, sont toujours bien venus; s'ils ne cadrent pas bien avec ce qui précède, ni avec ce qui suit, ils intéressent par eux-mêmes.

Dans un poème, l'idée et le vers sont deux choses essentiellement distinctes.—Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'un bon rythme suffit pour faire un bon poème; qu'on fasse longue une syllabe brève si cela plaît, je ne m'y oppose pas; si les idées émises sont riantes, s'il y a de l'esprit et du jugement, je dirai: voilà un bon poète, sauf à ajouter: mais un mauvais versificateur; «ses vers sont négligés, mais il a de la verve (Horace).» Que, dans un tel ouvrage, dit Horace, on enlève ce qui relie les sujets les uns aux autres, qu'on modifie leur distribution: «Changez le rythme et la mesure, intervertissez l'ordre des mots, vous retrouvez le poète dans ses membres dispersés (Horace)», il n'en aura pas moins sa valeur réelle, la beauté des morceaux détachés qui s'en trouveront formés n'en sera pas altérée. C'est dans ce sens que répondit Ménandre que l'on tançait, parce qu'ayant promis une comédie pour un jour donné et ce jour approchant, il n'y avait pas encore mis la main: «Elle est composée et prête, il n'y a plus qu'à y ajouter les vers»; comme il avait dans l'esprit son plan et tous ses matériaux à pied d'œuvre, il n'était pas en peine du reste.—Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné du relief à notre poésie française, il n'est si petit apprenti qui n'enguirlande ses mots et ne scande ses phrases à peu près comme eux: «Dans tout cela, plus de son que de sens (Sénèque).» Pour le vulgaire, il n'y a jamais eu tant de poètes; mais s'il leur a été facile de conformer le rythme de leurs phrases à celui de ces modèles, ils n'en sont pas moins demeurés tout aussi incapables d'imiter les riches descriptions de l'un et les délicates inventions de l'autre.

Les subtilités sophistiques qui s'enseignent dans les écoles sont à mépriser, un langage simple est à rechercher.—Et maintenant, que fera notre jeune homme si on lui soumet, en insistant, quelques syllogismes subtils et captieux tels que celui-ci: «Le jambon fait boire, boire désaltère, donc le jambon désaltère»? Il s'en moquera; il y a plus d'esprit à s'en moquer qu'à y répondre. Il peut encore emprunter à Aristippe le tour spirituel qu'en pareille occurrence il donna à sa réponse: «Pourquoi le résoudrai-je, alors que non résolu, déjà il m'embarrasse?» A quelqu'un qui proposait à Cléanthe de ces finesses de la dialectique, Chrysippe dit: «Amuse-toi à ces badinages avec les enfants; et, pour de semblables niaiseries, ne détourne pas de ses pensées un homme sérieux.» Si ces sottes arguties, «sophismes entortillés et épineux (Cicéron)», ont pour but de donner créance à un mensonge, c'est dangereux; mais s'ils sont sans conséquence, si ce sont de simples plaisanteries, je ne vois pas pourquoi il s'en préoccuperait.—Il y a des gens si sots, qu'ils se détourneraient d'un quart de lieue de leur chemin, pour courir après un beau mot: «Les uns n'appliquent pas les mots aux choses auxquelles ils appartiennent et vont chercher, hors du sujet, des choses auxquelles les mots puissent s'appliquer (Quintilien)»; il en est d'autres «qui, pour placer un mot qui leur plaît, s'engagent dans un sujet qu'ils n'avaient pas l'intention de traiter (Sénèque)». J'altère bien plus volontiers les termes d'une belle sentence pour l'encastrer dans ma prose, que je ne modifie l'idée que je veux rendre pour me donner possibilité de l'y introduire. C'est, au contraire, aux phrases à servir et à s'adapter à ce que l'on veut rendre, et si le français ne s'y plie pas, qu'on y emploie le gascon. Je veux que la pensée qu'on veut exprimer prédomine et qu'elle pénètre l'imagination de celui qui écoute, au point qu'il n'ait jamais souvenir des mots par lesquels on l'a traduite.—J'aime un langage simple et naïf, écrit tel qu'on parle, qui soit substantiel, nerveux, bref, précis; je le préfère véhément et brusque, plutôt que délicat et bien peigné: «Que l'expression frappe, elle plaira (Épitaphe de Lucain)»; difficile plutôt qu'ennuyeux; sans affectation, hardi, déréglé, décousu, chaque morceau faisant corps, plutôt que de sentir le pédant, le moine, l'orateur; que ce soit le langage d'un soldat, pour me servir de l'expression par laquelle Suétone qualifie le style de Jules César, bien que je ne saisisse pas bien pourquoi il lui donne cette qualification.

J'ai volontiers imité les modes excentriques de nos jeunes gens dans le port de leurs vêtements: le manteau en écharpe, la cape sur une épaule, des bas mal étirés, par lesquels ils se donnent des airs de nonchalance artistique et de dédaigneuse fierté pour ces élégances si fort prisées à l'étranger; semblable laisser aller dans la manière de parler, me plaît plus encore. Toute affectation, surtout dans la gaîté et la liberté de paroles telle qu'elle existe en France, messied à un courtisan, rôle auquel, dans une monarchie, tout gentilhomme doit être dressé; par conséquent il est sage de ne trop faire le naïf et le méprisant.—Je n'aime pas les tissus dont la trame et les coutures sont visibles, de même qu'en un beau corps il ne faut pas qu'on puisse compter les os et les veines. «La vérité doit parler un langage simple et sans art; quiconque parle avec affectation est sûr de causer du dégoût et de l'ennui (Sénèque).» L'éloquence qui attire par trop sur elle-même l'attention, porte préjudice aux sujets qu'elle traite. De même qu'en fait de toilette, c'est une faiblesse de vouloir se faire remarquer d'une façon particulière et inusitée, de même un langage dans lequel on affecte d'employer des tournures de phrases nouvelles et des mots d'un usage peu fréquent, témoigne de prétentions puériles * telles qu'on en voit chez les pédants. Que ne puis-je faire exclusivement emploi des expressions dont on use aux halles de Paris!—Le grammairien Aristophane n'y entendait rien, quand il reprochait à Épicure la simplicité de son style, et à son discours sur l'art oratoire de se borner à prôner une clarté parfaite du langage.—Imiter quelqu'un dans sa manière de parler est chose facile, aussi les foules le peuvent-elles assez promptement; l'imiter dans son jugement, dans sa fertilité d'imagination, ne va pas si vite. La plupart des lecteurs qui ont trouvé semblable robe, pensent très à tort qu'il leur suffit de la vêtir pour s'identifier avec celui auquel elle appartient; la force et les nerfs ne s'empruntent pas; on ne peut emprunter que la parure et le manteau; la majeure partie des personnes qui me fréquentent, parlent comme je le fais dans ces Essais, mais je ne sais s'ils pensent de même.—Les Athéniens, dit Platon, parlent abondamment et avec élégance; les Lacédémoniens sont brefs; les Crétois ont l'imagination féconde plus que le langage, ce sont eux qui sont le mieux lotis.—Zénon disait que ses disciples étaient de deux sortes: les uns, qu'il nomme «philologues», désireux de s'instruire des choses elles-mêmes, c'étaient ses préférés; les autres, qu'il appelle «logophiles», uniquement occupés à parfaire leur langage.—Ce n'est pas que bien dire ne soit une belle et bonne chose, mais non au degré où on le prône, et je suis au regret de voir notre vie y être tout entière employée. Je voudrais, en premier lieu, bien savoir ma langue maternelle, puis celle de ceux de nos voisins avec lesquels nous sommes le plus en relations.

Comment Montaigne apprit le latin et le grec; causes qui empêchèrent ce mode d'instruction de porter tous ses fruits.—C'est indubitablement un bel et grand ornement que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je vais indiquer une manière de l'acquérir à meilleur marché qu'on ne le fait d'habitude; cette manière a été expérimentée sur moi-même; s'en servira qui voudra. Feu mon père, ayant cherché autant qu'il est possible le meilleur mode d'enseignement et consulté à cet égard des hommes de science et de jugement, reconnut les inconvénients de celui en usage. L'unique cause qui nous empêche de nous élever, par la connaissance approfondie de leur caractère, à la grandeur d'âme des anciens Grecs et Romains est, lui disait-on, le long temps que nous mettons à apprendre ces langues, qu'eux-mêmes acquéraient sans qu'il leur en coûtât rien. Je ne crois pas que ce soit là l'unique cause de cette différence d'eux à nous; quoi qu'il en soit, mon père s'avisa de l'expédient suivant: Alors que j'étais encore en nourrice, que je n'articulais encore aucun mot, il me confia à un Allemand qui, depuis, est devenu un médecin de renom et est mort en France; il ignorait complètement le français et possédait parfaitement la langue latine. Cet Allemand, que mon père avait fait venir exprès et auquel il donnait des gages très élevés, m'avait continuellement dans les bras; deux autres, moins savants que lui, lui étaient adjoints pour me suivre et le soulager d'autant; tous trois me parlaient uniquement latin. Pour le reste de notre maison, il fut de règle stricte que ni mon père, ni ma mère, ni valet, ni femme de chambre ne parlaient quand j'étais là, qu'en employant les quelques mots latins que chacun avait appris pour jargonner avec moi. Le résultat qui s'ensuivit fut merveilleux; mon père et ma mère acquirent de cette langue une connaissance suffisante pour la comprendre et même pour la parler au besoin, et il en advint de même des domestiques attachés à mon service personnel. En somme nous nous latinisâmes tant, qu'il s'en répandit quelque chose dans les villages d'alentour; par habitude, on en arriva à y désigner des métiers et des outils par leur appellation latine, dont quelques-unes demeurent encore. Quant à moi, j'avais plus de six ans, que je ne comprenais pas plus le français et notre patois périgourdin que l'arabe; mais, sans méthode, sans livres, sans grammaire, sans règles, sans fouet et sans larmes, j'avais appris un latin aussi pur que mon professeur le possédait lui-même, n'ayant de notions d'aucune autre langue qui me missent dans le cas de le mêler ou de l'altérer. Si, pour essayer, on voulait me donner un thème à faire, comme on les fait dans les collèges, au lieu de me le donner en français comme cela se fait pour les autres, il fallait me le donner à moi en mauvais latin; je le rendais en latin correct. Mes précepteurs particuliers m'ont souvent répété que cette langue, en mon enfance, m'était si familière, si spontanée que certaines personnes telles que Nicolas Grouchy, auteur de l'ouvrage intitulé: «Des comices chez les Romains»; Guillaume Guérente qui a commenté Aristote; Georges Buchanan, ce grand poète écossais; Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps, regardaient à s'entretenir avec moi. Buchanan, que j'ai vu depuis à la suite de feu M. le Maréchal de Brissac, m'a dit qu'occupé à écrire sur l'éducation des enfants, il citait comme exemple celle que j'avais reçue; il était alors chargé de celle de ce comte de Brissac que nous avons vu depuis si valeureux et si brave.

Quant au grec, je ne le comprends pour ainsi dire pas. Mon père essaya de me le faire apprendre méthodiquement, mais en procédant autrement qu'on ne le fait, sous forme de jeu et d'exercice; nous inscrivions nos déclinaisons sur des carrés de papier, que nous pliions et tirions au hasard, comme au jeu de loto, à la manière de ceux qui apprennent ainsi l'arithmétique et la géométrie; car entre autres choses, on lui avait conseillé de m'enseigner les sciences et le devoir, sans m'y astreindre, en m'en faisant naître le désir, et de n'employer, pour m'élever l'âme, que la douceur, sans rigueur ni contrainte, en me laissant toute liberté. Mon père apportait un tel soin à ce qui me touchait, que certains prétendant qu'éveiller le matin les enfants en sursaut, les arracher subitement et brusquement à leur sommeil qui est beaucoup plus profond que celui de l'homme fait, troublent leur cerveau encore incomplètement formé, il me faisait éveiller au son de quelque instrument de musique et eut toujours quelqu'un qui fut chargé de ce soin.

Cet exemple suffit pour juger du reste et faire ressortir l'affection et la prudence de ce père si bon, auquel on ne saurait s'en prendre s'il n'a recueilli aucun fruit d'une éducation donnée dans des conditions aussi parfaites. Deux choses en furent cause: la première, c'est qu'il travaillait un champ stérile et qui ne s'y prêtait pas; car bien que je fusse d'une bonne santé à tous égards, et aussi d'un naturel doux et facile, j'étais avec cela si lourd, si mou, si endormi, qu'on ne pouvait m'arracher à l'oisiveté, même pas pour me faire jouer. Ce que je voyais, je le voyais bien; sous cette complexion lourde, j'avais de la hardiesse dans les idées, et des opinions au-dessus de mon âge; mais j'avais l'esprit lent et qui ne travaillait que lorsqu'on l'y incitait; un certain temps m'était nécessaire pour comprendre; je me mettais rarement en frais d'imagination; enfin, par-dessus tout, je manquais de mémoire à un point incroyable. Avec un pareil sujet, il n'est pas étonnant que mon père n'ait pu arriver à rien qui vaille.—En second lieu, semblable à ceux qui, ayant un ardent désir de guérir, se laissent aller à écouter tous les conseils, cet excellent homme, ayant une peur extrême de ne pas réussir une chose qui lui tenait tant à cœur, finit par se laisser emporter par l'opinion commune qui, comme font les grues, suit toujours ceux qui vont devant; et n'ayant plus autour de lui les personnes qui lui avaient conseillé le mode d'instruction auquel il avait eu recours en premier lieu et qu'il avait rapporté d'Italie, il fit comme tout le monde, et, quand j'eus atteint l'âge de six ans environ, il m'envoya au collège de Guyenne; ce collège, alors très florissant, était le meilleur de France.—Il n'est pas possible d'ajouter aux soins que mon père prit pour moi, pendant le temps que j'y passai, me faisant donner des leçons particulières par des répétiteurs choisis, spécifiant sur tous les autres détails de ma vie dans cet établissement, un traitement particulier qui d'ordinaire ne se concède pas; mais quoi qu'il fit, c'était toujours un collège. Tout d'abord, la correction avec laquelle je m'exprimais en latin, s'en ressentit; depuis, faute de pratiquer, j'en ai perdu complètement l'usage; et le mode inusité que l'on avait employé pour me l'enseigner ne servit qu'à me faire, dès mon arrivée, enjamber les premières classes; si bien qu'à treize ans je quittai le collège, ayant terminé mon cours (suivant l'expression employée), mais aussi, pour dire vrai, n'en ayant recueilli aucun fruit qui, à présent, me soit de quelque utilité.