Notre dernier duc de Guyenne, Guillaume, père de cette Eléonore qui transmit ce duché aux maisons de France et d'Angleterre, portait continuellement par pénitence, pendant les dix ou douze dernières années de sa vie, une cuirasse sous un habit de religieux.—Foulques, comte d'Anjou, alla jusqu'à Jérusalem, pour là, la corde au cou, se faire fouetter par deux de ses valets devant le sépulcre de Notre-Seigneur.—Ne voit-on pas chaque année, le vendredi saint, en divers lieux, nombre d'hommes et de femmes se flagellant eux-mêmes, au point de se déchirer la peau et mettre les os à nu, spectacle dont j'ai été souvent témoin et qui ne m'a jamais séduit. Ces gens vont masqués et il en est, dit-on, parmi eux, qui se livrent à ces pratiques moyennant argent, comme œuvre pie pour le salut d'autrui; ils font preuve d'un mépris de la douleur d'autant plus grand, que le fanatisme religieux est un stimulant autrement puissant que l'avarice.

Q. Maximus enterra son fils, personnage consulaire; M. Caton enterra le sien, préteur désigné; L. Paulus, les deux siens à peu de jours d'intervalle, sans que leurs visages reflétassent la moindre émotion, sans que rien témoignât de leur deuil.—Un jour, je disais de quelqu'un, en plaisantant, qu'il avait frustré la justice divine; il avait, en un même jour, par un cruel coup du sort, comme on peut le croire, perdu de mort violente trois enfants déjà grands: peu s'en fallut qu'il ne considérât cet accident comme une faveur et une gratification particulières de la Providence.—Je ne suis pas pour ces sentiments hors nature; j'ai perdu deux ou trois enfants * qui, il est vrai, étaient encore en nourrice; si je n'en ai pas été au comble de la douleur, ce n'a toujours pas été sans en éprouver du regret; c'est du reste l'un des malheurs auxquels l'homme est le plus sensible. Il existe bien d'autres causes d'affliction qui se produisent communément et qui ne me toucheraient guère, si elles m'atteignaient. J'en ai méprisé qui me sont survenues, de celles que le monde considère tellement comme devant nous affecter profondément, que je n'oserais, sans rougir, me vanter en public de mon indifférence: «D'où l'on peut voir que l'affliction n'est pas un effet de la nature, mais de l'opinion (Cicéron).»

L'opinion est en effet une puissance qui ose tout et ne garde aucune mesure. Qui rechercha jamais la sécurité et le repos avec plus d'avidité qu'Alexandre et César n'en mirent à rechercher l'inquiétude et les difficultés?—Terez, père de Sitalcez, disait souvent que lorsqu'il ne faisait pas la guerre, il lui semblait qu'il n'y avait pas de différence entre lui et son palefrenier.—Étant consul, Caton, pour assurer la soumission de certaines villes en Espagne, interdit à leurs habitants de porter des armes; à la suite de cette défense, un grand nombre se tuèrent: «Nation féroce qui ne croyait pas qu'on pût vivre sans combattre (Tite Live).»—Combien en savons-nous qui ont renoncé aux douceurs d'une vie tranquille, chez eux, au milieu de leurs amis et connaissances, pour aller vivre dans d'horribles déserts inhabitables; d'autres, qui ont adopté un genre de vie abject, dégradant, où ils affichent le mépris du monde et affectent de s'y complaire. Le cardinal Borromée, qui est mort dernièrement à Milan, auquel sa noblesse, son immense fortune, le climat de l'Italie, sa jeunesse permettaient de se donner tant de jouissances, vécut constamment avec tant d'austérité que la même robe lui servait en hiver comme en été; il ne couchait que sur la paille; et les heures que les devoirs de sa charge lui laissaient libres, il les passait à genoux, étudiant continuellement, ayant près de son livre un peu d'eau et de pain: c'était tout ce dont se composaient ses repas et tout le temps qu'il y donnait.

J'en sais qui, en parfaite connaissance de cause, ont tiré profit et avancement de l'infidélité de leurs femmes, dont l'idée seule est, pour tant de gens, un sujet d'effroi.

Si la vue n'est pas le plus nécessaire de nos sens, c'est du moins celui auquel nous devons le plus d'agrément; et de tous nos organes, ceux qui concourent à la génération semblent être les plus utiles et ceux qui nous procurent le plus de plaisir; certaines gens cependant leur en veulent mortellement, uniquement en raison de ces satisfactions ineffables que nous leur devons, et ils les sacrifient par cela même qu'ils ont plus de prix. C'est probablement un raisonnement analogue que se tint celui qui se creva volontairement les yeux.

Est-ce un bien ou non d'avoir beaucoup d'enfants?—Le commun des hommes, et en particulier ceux dont les idées sont les plus saines, considèrent comme un grand bonheur d'avoir de nombreux enfants; moi et quelques autres estimons que le bonheur est de n'en avoir pas; je me range en cela à l'avis de Thalès, auquel on demandait pourquoi il ne se mariait pas et qui répondit: «Je ne tiens pas à laisser de rejetons après moi.»

L'opinion que nous en avons fait seule le prix des choses.—L'opinion que nous en avons fait seule le prix des choses. Cela se voit par le grand nombre de celles que nous n'examinons même pas pour nous rendre compte de ce qu'elles valent; c'est nous, et non elles, que nous examinons. Nous ne considérons ni leurs qualités, ni leur utilité, mais seulement ce qu'elles nous coûtent pour nous les procurer, comme si ce que nous en donnons était partie intégrante d'elles-mêmes; et la valeur que nous leur attribuons se mesure non aux services qu'elles peuvent rendre, mais à ce que nous avons donné pour les avoir. Cela me porte à trouver que nous en usons d'une bien singulière façon; nous ne prisons chaque chose qu'autant qu'elle nous a coûté cher et en proportion de ce qu'elle coûte; jamais non plus nous ne laissons tomber en discrédit ce à quoi nous attachons de la valeur: c'est son prix d'achat qui fait la valeur du diamant; la vertu s'apprécie par les difficultés à surmonter pour y atteindre; notre dévotion se mesure aux rigueurs que nous nous imposons; nous jugeons d'un médicament par l'amertume qu'il nous cause. Il en est qui pour arriver à la pauvreté jettent leurs écus dans cette même mer que tant d'autres fouillent de toutes parts pour y trouver la richesse.—Epicure a dit: «Etre riche, ce n'est pas être soulagé de nos préoccupations, mais seulement les échanger contre d'autres», et, en vérité, ce n'est pas la disette, mais bien l'abondance qui engendre l'avarice. Voici ce qu'à ce sujet me suggère ma propre expérience.

Comment Montaigne réglait ses dépenses, alors qu'il n'était pas encore maître de ses biens.—Mon existence, au sortir de l'enfance, a présenté trois phases. La première a duré près de vingt années, durant lesquelles je n'ai joui que de ressources aléatoires, dépendant des autres et de l'assistance que j'en recevais, sans revenus fixes, sans budget arrêté à l'avance. Je dépensais avec d'autant plus de désinvolture et moins d'attention, que je ne pouvais que me laisser aller aux hasards de la fortune. Jamais je ne me suis mieux trouvé; jamais la bourse de mes amis ne m'a été fermée; je m'étais du reste imposé de ne jamais être en défaut, quels que fussent mes autres besoins, pour payer mes dettes aux époques convenues; et, voyant la bonne volonté que j'apportais à me libérer, mille fois ces délais m'ont été prolongés; de la sorte, ma loyauté m'a rendu économe et je n'ai jamais trompé personne.—M'acquitter de ce que je dois, est en quelque sorte pour moi un plaisir; c'est comme si je me déchargeais d'un fardeau gênant qui me fait l'image de la servitude, d'autant que j'éprouve du contentement à faire ce que je crois juste et à contenter autrui. J'en excepte toutefois quand il faut marchander et compter; si je suis dans cette nécessité et que je ne puisse en donner commission à un autre, honteusement et bien à tort, je diffère autant que cela m'est possible les paiements à faire dans ces conditions, par peur de ces débats auxquels ni mon tempérament, ni la forme de mon langage ne se prêtent. Je ne hais rien tant que marchander; c'est un assaut de tricheries et d'impudences où, après une heure de discussions et d'hésitations, chacun transige avec sa parole et ses affirmations réitérées; et cela, pour cinq sous de plus ou de moins.—J'éprouvais aussi de la difficulté quand j'avais à emprunter; n'ayant pas grand cœur à faire semblable demande de vive voix, j'en courais la chance par écrit, ce qui est moins pénible, et rend le refus beaucoup plus facile.—Je m'en remettais plus volontiers et avec plus d'insouciance à ma bonne étoile de la satisfaction de mes besoins, que je n'ai fait depuis quand la prévoyance et la raison s'en sont mêlées. La plupart des gens qui ont des affaires à gérer, ont horreur de vivre dans cette continuelle incertitude: D'abord, ils ne réfléchissent pas que la plupart des hommes vivent de la sorte; combien de fort honnêtes gens ont laissé à l'abandon des biens dont il leur suffisait de jouir, et il en est ainsi tous les jours, pour aller chercher fortune près des rois ou de par le monde! Pour devenir César, outre qu'il dépensa son patrimoine, César s'endetta d'un million en monnaie d'or. Combien de marchands débutent dans le commerce en vendant leur métairie qui, ainsi transformée, prend le chemin des Indes, «à travers tant de mers orageuses (Catulle)!» Au temps actuel où la dévotion se fait si rare, mille et mille congrégations n'en vivent-elles pas moins fort commodément, bien qu'attendant chaque jour des libéralités de la Providence ce qu'il leur faut pour dîner?

L'indigence peut subsister chez le riche comme elle existe chez le pauvre.—En second lieu, ces gens d'ordre ne songent pas que ce qu'ils considèrent comme assuré, n'est guère moins incertain et hasardeux que le hasard lui-même. Avec plus de deux mille écus de rente, je suis aussi près de la misère que si je la côtoyais; car, outre que le sort a cent moyens de faire brèche à travers les richesses pour livrer accès à la pauvreté, et souvent il n'y a pas de moyen terme possible entre une fortune excessive et une extrême misère: «La fortune est de verre; plus elle brille, plus elle est fragile (P. Syrus)», outre qu'il a toute facilité pour renverser sens dessus dessous et rendre inutiles toutes les défenses que nous pouvons élever pour nous protéger, je trouve que l'indigence existe, la plupart du temps, autant chez ceux qui possèdent que chez ceux qui n'ont rien; j'irai même jusqu'à dire que lorsqu'elle est seule, elle est peut-être moins incommode que lorsqu'elle se rencontre en compagnie de richesses. Celles-ci résultent moins des revenus que l'on a, que de l'ordre que l'on met à les administrer: «Chacun est l'artisan de sa fortune (Salluste)»; et un riche qui est gêné, nécessiteux, qui a des embarras, est, à mon avis, plus misérable que celui qui est tout simplement pauvre: «L'indigence au sein de la richesse est la plus lourde des pauvretés (Sénèque).»—Les plus grands princes, ceux mêmes qui sont les plus riches, quand l'argent leur fait défaut, que leurs ressources sont épuisées, sont le plus ordinairement entraînés aux pires extrémités, car y en a-t-il de pires que de donner dans la tyrannie et de s'emparer injustement des biens de ses sujets?