Bizarrerie et incommodités de certaines modes.—Nos rois ont toute facilité pour de semblables réformes dans ces questions de mode; leur goût fait loi: «Tout ce que font les princes, il semble qu'ils le commandent (Quintilien)», et le reste de la France se règle sur ce qui se fait à la cour. Qu'ils abandonnent ce genre de culottes si laid, qui dessinent des parties du corps que d'ordinaire on n'affiche pas; ces pourpoints si amples et si lourds qui nous font une tournure tout autre que celle que nous avons naturellement, qui sont si incommodes quand on veut s'armer; ces longs cheveux qui donnent un air efféminé; cet usage de s'embrasser entre gens qui se connaissent, quand on s'aborde; de baiser les mains de qui l'on salue, ce que l'on ne faisait jadis qu'à l'égard des princes; qu'ils condamnent cette habitude, qu'en un lieu où une attitude respectueuse est de mise, un gentilhomme se tienne sans épée au côté, le vêtement ouvert et flottant comme s'il venait de la garde-robe; et cette autre, contraire à celle de nos pères et au privilège qu'avait la noblesse en France, qui veut aujourd'hui qu'autour de ces mêmes princes, en quelque lieu que ce soit, si loin qu'on se trouve d'eux, on se tienne la tête découverte, et cela, non seulement quand il s'agit d'eux, mais à l'égard de cent autres, tant nous avons de tiers, de quarts de roi, qui ont les mêmes exigences; qu'ils le veuillent, et ces innovations et beaucoup d'autres du même genre et tout aussi regrettables, seront aussitôt décriées et disparaîtront.—Ce sont là des erreurs toutes superficielles, elles n'en sont pas moins de fâcheux pronostics; quand nous voyons les enduits de nos murs et de nos cloisons se fendiller, nous sommes avertis que le gros œuvre du bâtiment se disjoint.

Même dans les modes, les changements sont dangereux pour la jeunesse.—Platon, dans ses Lois, estime qu'il n'y a pas au monde de calamité plus dommageable pour sa cité, que de laisser la jeunesse prendre la liberté d'apporter des changements dans son costume, dans ses manières de faire, ses danses, ses exercices et ses chants, et de leur en substituer d'autres, obéissant en cela tantôt à une impression, tantôt à une autre; recherchant les nouveautés, en honorant les auteurs, ce qui conduit à la corruption des mœurs et fait que * toutes les anciennes institutions en arrivent à être sapées et méprisées. En toutes choses, sauf pour ce qui est mauvais, les changements sont à craindre, qu'ils surviennent dans le cours des saisons, la direction des vents, le mode de nourriture, le cours de nos humeurs. Aucune loi n'a de valeur bien effective, en dehors de celles auxquelles Dieu a donné une durée remontant à une époque si reculée que personne n'en sait l'origine et ne les a jamais connues autres.

CHAPITRE XLIV. [(ORIGINAL LIV. I, CH. XLIIII.)]
Du sommeil.

Le sage peut commander à ses passions, il ne peut les empêcher d'émouvoir son âme; aussi faut-il regarder comme très extraordinaires ces hommes qui, dans les plus importantes circonstances de leur vie, ont pu se livrer au sommeil.—La raison nous ordonne bien de suivre toujours le même chemin, mais non toutefois d'aller constamment à la même allure; et, quoique le sage ne doive pas permettre à ses passions de dévier de la voie droite, il peut fort bien, sans manquer à son devoir; en tenir compte pour hâter ou retarder sa marche, au lieu de demeurer au milieu d'elles, comme un colosse immobile et impassible. Au courage en personne, le pouls battrait plus fort, je crois, en allant à l'assaut qu'en allant dîner; il y a même des circonstances où il est nécessaire qu'il s'échauffe et s'émeuve. Aussi ai-je remarqué comme une particularité, se produisant rarement il est vrai, que quelquefois les grands personnages, dans les affaires de grande importance et les entreprises de la plus haute gravité, conservent tellement leur assiette habituelle, que leur sommeil n'en est seulement pas écourté.

Le jour de la bataille opiniâtre qu'il livra à Darius, Alexandre le Grand dormit si profondément et si avant dans la matinée, que le temps pressant de marcher au combat, Parménion fut obligé d'entrer dans sa chambre, d'approcher de son lit et, pour l'éveiller, de l'appeler deux ou trois fois par son nom.—L'empereur Othon, la nuit même où il avait résolu de se tuer, après avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent entre ses serviteurs, affilé le tranchant de l'épée avec laquelle il voulait se donner la mort, n'attendant plus que d'apprendre si tous ses amis étaient parvenus à se mettre en sûreté, s'endormit d'un sommeil si profond, que ses ronflements parvenaient jusqu'à ses valets de chambre.—La mort de cet empereur offre beaucoup de rapprochement avec celle du grand Caton, sur ce point notamment: Caton, prêt à se détruire, attendant qu'on lui apportât la nouvelle que les sénateurs qu'il éloignait de lui, étaient sortis du port d'Utique, se mit à si bien dormir qu'on entendait le bruit de sa respiration de la chambre voisine. La personne qu'il avait envoyée au port l'ayant éveillé pour lui dire que la tempête gênait considérablement les sénateurs pour la manœuvre de la voile, il en envoya une autre, et, se renfonçant dans son lit, reprit son sommeil jusqu'au retour de ce second messager venant lui annoncer que le départ avait pu s'effectuer.—Nous trouvons encore chez Caton une certaine similitude avec ce que nous avons rapporté d'Alexandre. Lors de ce grand et dangereux orage que faillit soulever contre lui la sédition du tribun Métellus qui, à propos de la conjuration de Catilina, voulait publier le décret rappelant dans Rome Pompée et son armée, ce à quoi Caton seul était opposé, de graves paroles, de grandes menaces avaient été échangées au Sénat entre Métellus et lui; et le lendemain, sur le forum, devait avoir lieu cette publication. Les deux adversaires devaient s'y retrouver: Métellus, appuyé par le peuple et par César qui, à ce moment, était favorable à Pompée, devait se présenter accompagné de nombreux esclaves étrangers et de spadassins prêts à toutes les violences; Caton n'ayant pour lui que son indomptable fermeté. Aussi ses parents, ses domestiques et beaucoup de gens de bien étaient-ils en grand souci sur son compte; préoccupés du danger auquel il allait s'exposer, il y en eut qui passèrent la nuit chez lui, mais ne purent ni reposer, ni boire ni manger; sa femme et ses sœurs ne cessaient de pleurer et de se tourmenter. Lui, au contraire, réconfortait tout le monde; après avoir soupé comme à son ordinaire, il alla se coucher et dormit d'un sommeil si profond jusqu'au matin, qu'un de ses collègues au tribunat dut venir le réveiller pour se rendre à l'assemblée où les partis allaient se trouver aux prises. Connaissant, par les actes de sa vie entière, combien était grand son courage, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, attribuer ce calme en cette circonstance, à ce que son âme était bien au-dessus de semblables accidents qui, pour lui, n'étaient pas un sujet de plus grande préoccupation que les incidents ordinaires de la vie.

Au combat naval qu'il remporta en Sicile sur Sextus Pompée, Auguste, au moment d'engager l'action, dormait si profondément, qu'il fallut que ses amis l'éveillassent pour qu'il donnât le signal du combat; cela fut cause que, plus tard, M. Antoine lui reprocha de n'avoir pas eu seulement le cœur d'assister aux évolutions de ses vaisseaux et de n'avoir osé se montrer à ses soldats que lorsque Agrippa vint lui annoncer que la victoire était à lui.—Marius le jeune fit pis encore: le jour de son dernier effort contre Sylla, après avoir rangé son armée en bataille, donné le mot d'ordre et le signal de l'engagement, il se coucha à l'ombre, sous un arbre, pour se reposer, et s'endormit si complètement, qu'à peine fut-il réveillé quand ses gens, en fuite, vinrent à passer près de lui; il n'avait rien vu du combat. On attribue le fait à la fatigue excessive produite par un excès de travail et le manque de sommeil, il était à bout de forces.

Le sommeil est-il nécessaire à la vie?—Il appartient aux médecins de nous dire si le sommeil est nécessaire à l'homme au point que notre vie en dépende. A l'appui de cette assertion, nous trouvons bien qu'à Rome on fit mourir, en le privant de sommeil, Persée roi de Macédoine, qui se trouvait être prisonnier; mais, d'autre part, Pline relate d'autres cas de personnes qui ont vécu longtemps sans dormir. Hérodote parle de peuples où l'on dort pendant la moitié de l'année et où l'on veille pendant l'autre moitié; et les biographes d'Épiménide racontent que ce sage demeura endormi pendant cinquante-sept ans consécutifs.

CHAPITRE XLV. [(ORIGINAL LIV. I, CH. XLV.)]
Sur la bataille de Dreux.

Il importe peu que dans une action de guerre un chef ne fasse pas tout ce que commande le devoir ou la bravoure, pourvu qu'il obtienne la victoire.—La bataille que nous avons livrée à Dreux présente des particularités qui se voient rarement. Ceux qui ne sont pas favorables à M. de Guise, font volontiers ressortir qu'il n'est pas excusable d'avoir arrêté et ralenti la marche des forces qu'il commandait, pendant que l'ennemi accablait M. le Connétable qui était le chef de l'armée et enlevait l'artillerie, et qu'il eût mieux fait, pour éviter les pertes considérables qui en sont résultées, de prendre l'adversaire en flanc, plutôt que d'attendre qu'il fût possible de l'attaquer sur ses derrières. Outre ce que l'issue du combat témoigne à cet égard, celui qui examine la situation sans parti pris, est obligé, à mon avis, de convenir que le but et les efforts non seulement des chefs, mais même de chaque soldat, doivent tendre au succès final, et qu'aucun incident particulier, quelque intéressant qu'il puisse être, ne saurait les en détourner.—Philopœmen, dans une rencontre avec Machanidas, s'était fait précéder, pour engager le combat, d'une forte troupe d'archers et autres gens de trait. L'ennemi, après les avoir repoussés, s'amusa à les poursuivre à toute bride et se trouva ainsi défiler, en lui prêtant le flanc, le long du corps de bataille de Philopœmen. Malgré l'émoi qui en résulta chez ses soldats, Philopœmen ne jugea pas à propos de faire mouvement et de se porter contre cette cavalerie pour venir au secours des siens. Il la laissa les pourchasser et les tailler en pièces sous ses yeux, et lui-même chargea les troupes à pied de l'adversaire quand il les vit hors d'état d'être soutenues par leur cavalerie; et bien qu'il eût affaire à des Lacédémoniens, il en vint aisément à bout, d'autant qu'il les attaqua alors qu'ils croyaient la journée gagnée et commençaient à se débander; puis, cela fait, il se jeta à la poursuite de Machanidas.—C'est là un cas qui a grand rapport avec celui de M. de Guise.

Dans la bataille si vivement disputée que livra Agésilas aux Béotiens, bataille que Xénophon, qui y assistait, déclare la plus acharnée qu'il ait jamais vue, Agésilas ne voulut pas profiter de l'avantage que lui offrait la fortune de laisser défiler le corps principal de l'ennemi et de l'attaquer en queue, bien que la victoire ne fît pas doute pour lui, estimant qu'en agissant ainsi, il eût fait montre de plus d'habileté que de vaillance; et, pour faire preuve de valeur et donner carrière à son courage hors de pair, il préféra l'attaquer de front. Mal lui en prit, il y gagna d'éprouver un sérieux échec et d'être grièvement blessé. Contraint de rallier son monde, il se résolut au parti qu'il avait écarté au début. Il fit ménager un intervalle dans ses troupes, pour livrer passage à la fougue des Béotiens; et, quand ils furent passés, qu'ils marchaient en désordre, comme des gens qui se croient à l'abri de tout danger, il les fit suivre et charger sur leurs flancs; mais il ne parvint ni à les rompre, ni à précipiter leur retraite; ils se retirèrent à petits pas, montrant toujours les dents, jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'atteinte.